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Les peintures du dix-huitième siècle ont été si souvent reproduites; tant déplumes lui ont demandé compte de se> plaisirs , île sa morale , de ses fautes et de ses espérances , que lout semblerait épuisé sur cette société caduque; pourtant nul écrivain encore, n'a mis en scène l'épisode le pins animé, le plus concluant de ce pêle-mêle de soixante années , et dans ces recueils sans nombre où l'on déshabille l'histoire, aucun n'en a retracé le tableau dans son aspect le plus pittoresque et le plus passionné. Semblables à ce personnage de la comédie de Sédaine , qui décrit savamment tout ce qui compose une serrure et oublie la clé , nos chroniqueurs du dix-huitième siècle n'ont oublié que le Théâtre.
C'est faire l'histoire de la Fronde et ne pas tenir compte des barricades.
La scène française fut la place publique du dix-huitième siècle; ailleurs on jouait , on sonpait, on médisait, mais l'heure de la Comédie-Française était réservée pour y venir chercher , non-seulement le spectacle qui amuse , mais l'opinion commune qui rapproche , l'affection commune qui réunit. Le Théâtre était le cerveau de la nation , les Comédiens la voix de la patrie , et les esprits avancés qui voulaient parler d'avenir au peuple se plaçaient à la Comédie- Française. La liberté philosophique , proclamée sur la scène , précéda la liberté politique proclamée à la tribune ; Lekain , Clairon , Monvel , Dumesnil , étaient des orateurs populaires assiduernent écoulés, assiduement applaudis avant les Mirabeau et les Barnave. L'immortelle déclaration des droits de l'homme : « Tous les hommes sont égaux devant la loi , » avait été devancée dans ces Vers de poésie sainte :
« Les mortels sont égaux; ce n'est pas la naissanee » C'est la seule vertu qui fait leur différence. »
Le 89 du parterre précéda de près d'un demi-siècle le 89 de la nation,
Quand le théâtre se fait aussi l'organe de la raison humaine, on conçoit quelle importance s'attache à ses révélations ; il manquait donc , à notre époque d'investigations et de recherches , l'enquête de la Comédie-Française.
Cette lacune , si intéressante à remplir, l'est ici par un homme qui écrit pour la première fois , il est vrai ; mas cet homme est toujours sur un des plans en saillie du tableau. Fleury , avec moins d'instruction que de talent, avec plus de charme que de correction , les pieds sur les chenets, comme il le dit lui-même, est heureusement arrivé au bout d'une tâche diflicile pour tout autre que lui.
Le théâtre et la littérature dramatique exerçaient une action toute puissante sur la France et sur l'Europe quand cet acteur célèbre parut. Pour faire mieux comprendre une telle influence, et donner aux souvenirs de Fleury un attrait de plus, nous allons parcourir rapidement les pages historiques de notre Scène.
On l'a dit : le tableau de la marche de l'esprit humain est dans les annales du Drame.
En quelques mots, voici chez nous sa vie aventurière :
11 court les processions avec les prêtres.
Il se sécularise avec les clercs de la basoche.
11 devient lier et savant, et, l'ingrat qu'il est! il dédaigne le peuple , se construit une belle salle pour s'enfermer en Compagnie d'hommes d'élite qui le paient; et là , il se pavaiie devant eux affublé d'habits à ramages , prétendus grecs ou romains. Fier avec Corneille, tendre avec Racine, il se ressent encore de sa nature gauloise : le cothurne cache difficilement la botte de chevalier.
Le Drame héroïque, digne et paré, tient rigueur au naturel. Molière popularise le Drame comique.
Molière est comédien ; dès-lors, la place des comédiens est fixée. L'ordonnance de Louis XIII (1) a moins fait pour
(I) Déclaration da 16 avril 1641,
i FRANCE ET THEATRE.
eux avec sa faveur, que ce nouveau collègue en partageant leur forlune. Le roi a dit: — Vous pouvez être gentilshommes ; Molière dit : — Vous êtes mes camarades.
Après lui, un long temps de repos dans l'art.
Corneille , Molière et Racine ont plutôt des successeurs que des héritiers; où le génie avait excelle', le talent réussit; cependant notre gloire n'est point augmentée , et les auteurs qui restent la soutiennent plus qu'ils ne la perpétuent (1).
L'art dramatique s'alanguit , mais ne meurt pas ; il vit toujours par les comédiens de génie.
Voltaire fait alliance avec eux ; la sépulture chrétienne est refusée à Lecou< reur : le poète venge l'actrice par une apothéose. Le clergé le persécutera , mais un contrat est dès aujourd'hui signé entre l'auteur et ses interprètes.
Dorénavant si Voltaire est illustre, la comédie française sera grande.
Il en est des arts et des lettres comme de la politique et des armées, il leur faut toujours un homme qui tienne le sceptre. Vivant résumé «le toute une littérature, cet homme doit être fort par ses œuvres, fort par sa persévérance, fort par ses idées nouvelles , ou plutôt par la hardiesse de ses idées , car les nouvelles idées d'un auteur sont les vieilles idées de progrès d'un peuple!
Œdipe et la Hcnriade , Alzlre et Mérope ont paru ; l'interrègne littéraire a cessé : Voltaire est proclamé le poète national.
C'est à la Comédie-Française qu'il pince le siège d'un empire qui durera soixante années. C'est là qu'il fonde son école ei forme ses disciples; là. que prenant corps à orps le fanatisme , il donne aux vérité-; qu'il annonce cette expression d'énergie et d'audace qu'elles ne peuvent recevoir
(I) Nous ne parlons ici que des hommes éminens, qui sont i la littérature dramatique ce que Newton esta la science. Nous expliquons quelques lignes plus bas notre pensée.
que du mouvement fie la scène ; c'est au théâtre qu'apparaissant davantage sous le triple aspect de philosophe , de poète et d'historien , il passionne une raison sublime de tout l'essor que lui prête le jeu de l'acteur, et commence la guerre qu'il continuera encore après tant et de si glorieuses victoires, toujours attaqué, toujours prêt à la lutte, toujours triomphant , depuis le succès d' Œdipe jusqu'au couronnement tflrène.
Voilà le Théâtre-Français constitué en église militante ! Volt lire est le pape de la foi nouvelle et le conclave se tient chez Mme Geoffrin; d'Alembert est le nouveau i ère Joseph du système ; les comédiens des lévites en armes, et s'il faut un arsenal , on aura l'Encyclopédie.
Mais la société' n'a pas qu'un seul peuple , et si , dramatiquement parlant , le peuple de Voltaire avance , celui de Marivaux reste stalionnaire.
Le peuple de Marivaux, c'est la régence et sa suite; c'est le peuple des boudoirs, des petites maisons, des ruelles et des soupers fins ; ce sont ces hommes à la métaphysique sensuelle , en qui l'art de connaître les plus secrètes faiblesses des femmes , ne le cède qu'à l'art de les mettre à profit; c'est ce peuple de robins qui les séduisent, de financiers qui les corrompent , d'abbés qui les chantent , de grands seigneurs qui les méprisent , de roués qui les ruinent; c'est ce peuple enfin, avec lequel un peuple nouveau veut en finir, mais qui se tient encore assez ferme sur ses talons rouges.
Plus Marivaux sera faux comme poète , plus il sera vrai comme historien ; car la scène ne peut avoir plus d'étendue que les mœurs : le style de Marivaux est une révélation et une date. Que sont les arts autour de lui ? Qui représente la peinture? — Vatteau ou Boucher. Qui la sculpture? — Couston, Qui le roman? — Voisenon ou l'auteur du Sopka. Tout est pompons et fleurettes, la muse fait des nœuds et parlile , le style a ses rubans , la pensée est en verlugadin.
Le monde Marivaux donna force au monde Voltaire, et bientôt force au monde du emique , dit larmoyant. Ce genre moins vrai , pour le temps, que le drame de Marivaux, était le signe visible d'un besoin de réaction dans les mœurs. Quand les pièces musquées annonçaient précisément où en était la société , le drame larmoyant , laissant ce qui était pour ce qui devait être , rappela l'homme aux devoirs de famille, et combattit ses égarements et ses préjugés. Marivaux et Dorât (qui n'était que du Marivaux énervé) peignaient les travers d'un monde que Lachaussée et Diderot venaient moraliser, comme Vatteau avec ses scènes de boudoir était moralisé par les scènes d'intérieur de Greuze , comme la vigoureuse éloquence du roman de Jean-Jacques moralisait les sophismes erotiques de l'école deCrébillon.
Les comédiens grandissent; leur importance s'augmente de toute l'importance de leur mission : ne donnent-ils pas le mouvement et la vie à toutes ers œuvres , soit qu'elles appartiennent à la mode , au sentiment ou à la haute raison ? Aussi , sur la scène française où se débattaient en apparence deux littératures , mais eu réalité deux sociétés, l'une avec son passé, l'autre avec son avenir, chacun venait voir ou rechercher les artistes en renom qu'il croyait de son bord : les hommes de lettres, leurs associés; les hommes du monde leurs complice*.
Dès-lors, les comédiens ont la vogue. Paris donne le ton à l'Europe, et l'Europe qui épèle le français brillant de Zaïre et de Mahomet et le français lin et délié des Fausses confidences et de / '£ preuve nouvelle, demande à la France les habiles interprètes de ces ouvrages. Les comédiens sont appelés partout ; on expédie , on colonise des troupes entières. La Comédie-Française se fait connaître sur échantillon ; acteurs comiques, acteurs tragiques, partent tour à tour; moins gais que les comédiens de Scarron , mais largement rétribués, protégés, appréciés, ces artistes influent dans l'Europe éclairée, instruite, électriséepar les produc-
lions de nos écrivains célèbres. Les comédiens frannis donnent le ton français à tontes les capitales ; leur enseignement pénètre jusque dans les boudoirs de la Czarine, jusque dans les tentes de Frédéric II ; par les comédiens, notre littérature s'empare de l'Europe , s'y naturalise , y prend droit de bourgeoisie , et ce même Frédéric , qui naguère ne voulait signer les traités qu'en langue prussienne, tient à honneur de devenir un homme de lettres français du troisième ordre.
Et toute i'Europe des rois est littéralement sur les planches dp notre théâtre. Veut-on des pièces justificatives?
Dès 1730, au camp de Malkberg, mademoiselle Carton, chanteuse de chœur du grand Opéra, soupait en cinquième avec les rois Auguste de Pologne et Frédéric-Guillaume de Prusse , 1rs deux princes leurs fils (dont l'un fut Frédéric II) et le comte de Saxe; au dessert, on y dit des scènes de Voltaire , le jeune Frédéric surtout s'y distingua.
Plus tard , Aufresne forme une troupe à Saint-Pétersbourg ; et , dans l'intérieur du palais des Czars , on représente des proverbes , mais il faut les écrire en français. La fille de ce même Aufresne joue et compose de compte à demi avec Catherine- la-Grande, qui peut-être, devant ses admirateurs de l'Hermitage, revêtit aussi le jupon court et le blanc corset.
En Danemarek, il y a une troupe française et le roi préside aux répétitions. Transfuge de notre théâtre, Monvel , devenu lecteur de Gustave, l'aide de son expérience : comédien et monarqne mettent en scène.
On joue encore la tragédie française devant le roi d'Espagne ; c'est à Madrid que Raucoui t fait les premiers essais de son jeune talent. Dans le pays de l'inquisition, Raucourt fait entendre du Voltaire (1).
(I) Et qu'on ne dise pas que l'inquisition était abolie alors ! Quelques années plus tard, un noble espagnol , qui vint à Paris se for-
o FRANCE LT THEATRE.
Vienne aussi a sa troupe française ; In sœur de Fleury apprend à la Future épouse de Louis XVI à dire des rers. Joseph II et Marie-Thérèse ont choisi ce nouveau professeur, et il faut une négociation de cabinet pour remplacer l'actrice par un abbé.
Frédéric II veut voir Lekain; il le fait venir à grands frai1;, le traite en prince, l'écoute, le compare à Aufresne, puis , en connaisseur, ne l'admire qu'après examen ; puis ensuite, lui roi, soumet sa haute déclamation à la critique du tragédien. Lekain complimente le vainqueur de la Silésie, qui met ce jour-là au nombre de ses jours de victorieux souvenir.
Le goût du théâtre français enfin pénètre jusqu'en Italie: à Rome, à quatre pas du Vatican, une congrégation de religieuses chausse le cothurne et le brodequin ; une fois même, eiles jouent Georges Dandin. Georges Dandin ! quelle sœur converse a tenu la chandelle du mari trompé? quelle novice écoula les tendres propos de Clitandre ?
Voilà pour l'Europe !... Lt Paris !
A cette heure où le bourgeois de la capitale se couche , l'hi ure du monde élégant a sonné le réveil. De tous côtés des temples sont ouverts aux plaisirs de la scène , les carrosses se heurtent, la foule abonde, on se presse, on entre: heureux les élus ! L'orchestre résonne, l'accord du menuet se lait entendre; réllétée par mille cristaux, une voie lactée de bougies étincelle et brûle, suave et parfumée. Quels sont ces gens en petites loges aux tentures île brocard, aux lampas dorés? Et ces autres , derrière ce grand voile aux peintures mignardes , aux saturnales de trumeaux? Pourquoi ce mousquetaire tient-il la houlette et cet abbé en dosse-t-il la cuirasse? Par quelle aventure cette duchesse est-elle rosière et ce financier grand sultan ? Quels mys-
mer à l'école de nos philosophes et tenta ensuite d'introduire en Espagne notre littérature et notre théâtre, le comte Paul Olavidès, mis en jugement par les Pères de la foi, fut condamné et snbit son supplice. C'était eu 177*!
tèrcs inouis se préparent? À Versailles, à Brunoy, au Palais-Royal, me d'Antin, en cent lieux, à la même heur»1, un même cri se fait entendre , un cri qui fait palpiter l'amour-propre et sourire la malice : au rideau ! voyez! usez du procédé du diable de Cléophas. Les toits se soulèvent !.... quel peuple divers ! brillant, animé , pailleté, drape'. Chez la duchesse du Maine , ce Cicéron . c'est Voltaire , ce Catilina , le maréchal de Villars ; chez Mme de Montesson, cette Margot, c'e4 la Maintenon de la branche endette, ce Michau, le duc d'Orléans; Monsieur, frère du roi , la danseuse Guimard , le financier Lavalette se disputent , s'arrachent les meilleurs comédiens ; mais la troupe est indigène chez la reine de France : cette Babet si gracieuse , c'est elle ; cette soubrette si vive et si spirituelle , c'est elle ; cette Colette à la voix qui touche l'âme , c'est Marie-Antoinette encore; sur le théâtre, comme sur le trône , Colins et flatteurs chercheront l'allusion dans l'ariette :
« Quand on sait aimer et plaire, >» A-î-on besoin d'antre bien? »
Reine ! qui tient le sceptre a besoin de plus de dignité que. de grâce ! Ne placez pas I'1 trône sur le théâtre ! craignez une funeste comparaison. Reine ! il est des illusions nécessaires ; ne dépouillez pas la puissance de sa féerie ; elle aussi ;i besoin de ses décors, de ses toiles, île ses machines et de *e> gloires. Malheur! si vous détruisez le prestige!
Dès long-temps le clergé dirigeait un œil Inquiet s»r la Comédie- Française. Dès long- temps Église et Théâtre étaient eu présence, et ces deux antagonistes, ayant en tète leurs chefs respectifs, Voltaire et le laineux de Beaumont (i) , archevêque de P,.ns , s'attaquèrent bientôt de hante lutte.
(I) M. de Beaumont paraissait de bonne foi obéir à sa conscience; mais son zèle fut aveugle. On a dit de cet archevêque que « c'était une lanterne sourde qui n'éclairait que lui. ■»
Détruire un général , c'est désarmer les combattans. Le moment est arrivé. Le tocsin ecclésiastique appelle les siens , la guerre commence ; le clergé a sur le cœur le manifeste de. 171 8 :
« Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. »
Il a sur le cœur Alzire , offerte par Voltaire en gage de réconciliation, et qui ne fut, d'après lui, que La Réconciliation normande (1) ; il a , comme plus grand souvenir de colère encore, Mahomet; ce Mahomet permis, défendu, permis de nouveau, puis dédié au pape, chef des évoques, et joué par les comédiens que les évoques excommunient. Ces mille vérités propagées par le Théâtre , les prêtres les ont bien autrement en haine que les flots de vérités qui , dans les livres , battent , inondent et submergent la nef orgueilleuse qu'ils osent nommer encore la barque de Pierre ; car la vérité des livres, lente à faire son chemin , peut être étouffée ; mais la vérité du théâtre , ainsi que le coursier de Job, aspirant la lumière et l'espace, marche et ne rétrograde plus.
Monsieur de Beaumont attend son heure et son Séïde : il est trouvé !
En 1755 , un jeune auteur, à peine âgé de vingt-six ans, donna sur le théâtre de Nancy , sa patrie , en présence du roi de Pologne, une comédie intitulée : Le Cercle. La philosophie y jouait le rôle le plus ridicule , dans le personnage de J.-J. Rousseau , qu'il était impossible de méconnaître. Stanislas et sa cour témoignèrent leur indignation , et plusieurs voix généreuses s'élevèrent contre le nouvel Aristophane.
Le Clergé écoute et la Sorbonne inscrit cette réprobation comme un satisfecit. Enlin , une plume laïque semble acquise au fanatisme en rochet ! Dès lors , ce parti inlé-
i Pièce du viens répertoire^
resse l'autorité à réprimer les écarts du parti philosophique ; et, par crainte de l'enfer , Louis XV cède au clergé une portion de sa puissance temporelle; le plan est dressé: il faut perdre dans l'opinion ce qu'on nomme dédaigneusement « la Secte. » La Comédie-Française est la chaire des philosophes ; c'est donc porter un coup hardi que de les attaquer sur leur propre terrain, de tourner contre eux leurs propres armes, de les hattre avec les milices qu'ils ont disciplinées. La Comédie-Française est menacée de la pièce des Philosophes.
L'affaire est grave ; elle se Irnite par ambassadeur ; l'auteur de V Année littéraire se charge de piloter le brûlot ; Fréron fait lecture de l'œuvre de l'Aristophane lorrain ; puis il conclut par déclarer aux comédiens : « qu'il est fort inutile de délibérer, attendu que cette comédie sera jouée