CHAPITRE XXX
agir comme sous l'impression d'une grande horloge , paroles et mouvement {partant et s'arrêtant à mesure égale.
Nous pensâmes qu'il s'opérait en ce lieu quelque grand mystère-, et toutefois nous avançâmes bravement. Après plusieurs détours , noirs trouvâmes !e Grand Cophte , l'homme sublime, grotesqiiemeiit assis sur Yescarpolctte orientale qui faisait les dtHiccsdes petites filles qu'on amenait à la Redoute le dimanche. Madame faisait al fer la machine , et le comte lui donnait de petits coups d'iuie canne légrrt en prononçant une espèce de refrain de mois grecs, latins, hongrois ou italiens (le comte parlait toutes ces langues) , qui sans doute voulait dire: — Va donc! eh ! allons donc! va donc !
Nous partîmes d'un éclat de rire, et le comte, désolé d'être vu dans une position si plaisante pour un homme inspire, sauta de suite à bas de la machine, et vint au-devant de nous.
Nous aperçûmes un bel homme, je dis bel homme par la noble expression de son visage ; car, du reste , sa taille n'était pas très-élevée ; mais son buste, son cou (dégagé de ia cravate en ce moment), et sa tête, avaient un beau caractère et une sorte de majesté : Cngliostro eût été un superbe premier rôle, et certainement il eût réussi dans les personnages de dignité et de grand pathétique.
— Messieurs, nous dit-il, avec un accent italien singulièrement marqué, je suis fâché que vous nous ayez surpris ainsi , surtout pour ma femme; mais si vous êtes philosophes , vous savez qu'il n'y a rien de futile , et , après déjeuner, l'escarpolette est une excellente chose; cela active la digestion.
C'était entrer drôlement en matière pour un homme devin , aussi Dugazon répondit il vivement :
— Il faut être d'une nature privilégiée pour activer la digestion parle moyen de l'escarpolette; car moi qui vous parle...,
Un regard de la femme , un long regard , un éclair de velours , comme disait mon pauvre camarade , le troubla subitement : je vins à son secours et je présentai nos excuses à M. le comte ; je lui dis que ces amusemens de famille lui faisaient infiniment d'honneur ; (pie quant à nous, nous étions trop heureux de l'avoir trouvé dans un de ces momens où l'on s'affranchit du cérémonial, et que nous le serions encore plus s'il consentait à accepter notre compagnie pour quelques iustans.
Il y consentit tout-à-fait de l'air d'un homme du monde, et nous voilà tous quatre nous promenant comme d'anciens amis; il nous parla de ses voyages , des merveilles de Paris, il nous dit combien l'avait touché l'accueil qui lui avait été fait par les grands seigneurs.
— Vous dites bien , par les grands seigneurs; car pour les nôtres..., répondit Dugazon , qui se ressouvint de son état de conseiller de bailliage. — Si vous voulez parler de la magistrature ; que puis-je en redouter? je n'ai d'autres secrets que ceux de la médecine et de la chimie; je donne mes remèdes aux pauvres ; aux riches, je fais payer cher ; mais c'est une marché assez suivie , et je ne vois pas trop là ce qui pourrait effaroucher les parlemens. — Ma foi ! dis-je à mon tour, M. le comte , c'est qu'on prétend que le diable vous fournit les recettes de votre médecine, et...
11 m'interrompit vivement.
— Le diable! le diable, principe de tout mal, me donnerait les moyens de faire, du bien aux hommes? et si ce n'est pas de lui que je la liens, cette précieuse médecine , c'est donc de Dieu? Brûlerait-on celui qui tient sa puissance de Dieu? Messieurs du parlement, ajouta-t-il avec un demi-sourire, et en nous regardant de côte , ce serait l'entendre mal.
Bien que je n'aime pas ces hautes conversations, où je comprends peu de chose, je craignis celte fois de voir tomber celle-ci ; le sourire et le coup-d'oeil de Cagliostro semblaient vouloir la mettre terre à terre ; je désirais connaître