‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 209 sur 279 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

lui consacra ; elle voulait , disait-elle, sceller la plus sincère des réconciliations.

En général , le chevalier se méfiait un peu des femmes , et il était fortement en garde contre celle-ci ; il eut quelque crainte, et comme on ne lui donnait pas d'autre garantie, il songea qu'il lui en fallait une. 11 se rendit chez son ancienne maîtresse pourvu d'une paire de pistolets à deux coups.

11 arrive, il entre , on l'attendait. A un peu d'embarras, suite nécessaire de la situation des personnages, succède plus de confiance; le chevalier quitte son épée, il s'établit; mais trahison ! En ce moment , parviennent de je ne sais où quatre estaliers; ils se jettent sur M. de Boufflers , s'en emparent, l'élreigueiit de leurs bras nerveux , le renversent à moitié déshabillé sur un lit , desliné à de meilleurs usages, et une main vigoureuse , frappant à coups pressés, le traite... moins en brillant colonel qu'en petit écolier. Et la dame commande l'humiliante manœuvre! et, le crayon dans les doigts, elle note sur son calepin , gravement, imperturbablement, le nombre des coups de verges qui tombent en cadence: un !... deux!... trois !.... on s'arrête à cinquante.

Quand c'est fini , le chevalier se lève avec le plus grand sang-froid; point d'altération .fur son visage ; il se rajuste, raccommode sa toilette, puis, par un mouvement inattendu, prompt comme l'éclair, il saisit ses pistolets, et fait voir aux fouelteurs audacieux quatre gueules béantes, prêtes à les payer de leurs bons olïices ; on s'écrie, on n'ose fuir, la mort est là ! Il dit :

— Vous n'avez encore fait qu'une partie de votre tâche.

Pour ce qui me concerne, Madame doit être satisfaite

A mon tour maintenant! allons, chère duchesse, un prêté pour un rendu ! c'est de bonne guerre.

La duchesse cria : « Grâce! » Les hommes hésitaient.

— Je vous fais sauter la cervelle à tous quatre, si ce que je viens de recevoir n'est exactement rendu à Madame

Allons!... un!... deux !... trois!... marchez donc, faquins! vous frappez moins fort et plus lentement ! de ce train-là, nous serons longtemps à compter cinquante.

On y arriva pourtant.

— A vous, maintenant, Messieurs! et l'un après l'autre,

et vigoureusement cette fois, et point de tricheries

Madame reprendra ses notes et marquera cent cinquante entre vous trois Ah ! il me faut mon compte!

Ce qu'il commanda fut fait; de plus , il exigea qu'on lui donnât un reçu de deux cents coups de verges, dont cinquante à Mme la duchesse : cette quittance motive'e fut le bouquet de la pièce.

Quand j'arrivai au Raincy, le colonel ( après bien des hésitations, Louis XVI avait lini par accorder ce grade au chevalier de Boufflers ) le colonel m'embrassa cordialement; me remercia de mon exactitude et entra tout de suite en matière.

— Je, vous ai fait demander, me dit-il , et vous avez dû être surpris de l'air mystérieux que je donnais à mon message ; mais vous ne seriez peut-être pas venu si je vous avais tout expliqué, d'avance. Voici le fait en quatre mots : voulez-vous me remplacer ce soir? — Vous remplacer, monsieur le colonel ! où, et comment? — Ne vous effrayez pas ! il s'agit d'une lecture littéraire, dramatique ; quatre actes à faire valoir devant monseigneur le duc d'Orléans. — Je ne sais pus lire ! monsieur le. chevalier! je ne sais pas lire ! et encore moins devant M. le due d'Orléans. — Mais il me semble qu'on lit devant un duc d'Orléans comme devant tout le monde. Vous jouez bien devant le roi de France? — Oh ! que c'est différent , lire ou jouer! il fallait appeler Préville, ou quelque autre! mais moi... (j'étais réellement épouvanté ). — Vous , vous êtes un poltron. — Mais savez-vous que c'est une chose terrible , que lire! et du dialogue , encore! et du drame! il f;iut un usage, une habitude! un aplomb ! Jugez donc ! Le public sur vous! pas d'illusion! pas de rouge ! pas d'habits! pas

Page 1