CHAPITRE XXXI
de coulisses! Au théâtre, on n'a qu'une physionomie à rendre ; à la lecture , il les faut indiquer toutes; prendre cinq ou six tous différens , tracer des caractères , se faire vieux et jeune, paisible et colère , impatient et impassible ; s'affubler de tons les airs, avoir les deux sexes et les quatre âges , et cela à deux pas de distance des auditeurs, sur une petite chaise , devant une table! entre deux bougies!... c'est à en frémir!
Peut-être alors ne dis-je pas tout cela ainsi de suite; mais c'est en bref mon plaidoyer de défense cl ma pensée sur la difficulté de lire.
— Vous ne frémirez pas, me répondit le chevalier , et vous lirez. C'est me rendre service ; c'est vous être utile à vous-même. Drouin, votre amie, votre camarade, m'a demandé cela pour vous, cela vous répandra; j'ai attendu jusqu'au dernier moment pour que cette faveur vous arrivât et non pas à Mole. — Merci! merci! qu'on appelle Mole; qu'on demande qui on voudra, mais.... — C'est vous qu'on veut, c'est convenu; cette lecture est un secret.... je ne lis pas moi , à cause d'une récente aventure... Vous savez?
Je me mis à rire et lui aussi.
— Vous vous en êtes tiré, pourtant, — Oui... avec les étrivières, comme on dit.... mais écoutez à présent mes raisons.
Moitié riant, moitié sérieusement on pense bien quelles furent celles qu'il me donna. — Pour paraître de quelque temps encore en public , j'ai trop de choses sur le cœur, finit-il par me dire , voyons, Fleury , consentez. — Je répondis, oui.
11 est vrai qu'un motif tout personnel me décida; j'avais appris le grand secret : Mme la comtesse de Montesson venait de composer la pièce en question; j'étais fort curieux de connaître un ouvrage de cette dame , ouvrage destiné à la Comédie-Française; puis, l'avouerai-je? ma vanité se
3*Ji MÉMOIRES DE FLELTY.
trouvait flattée de l'espèce de haute confidence dans laquelle on me mettait.
Présenté dans la journée, je reçus l'accueil le plus aimable; le caractère bienveillant et facile du duc d'Orléans est connu de tout le monde, celui dcMmc de Mon tesson lui ressemblait, avec celte nuance délicate et expansive qui charme chez les femmes; j'ai l'habitude des auteurs, et j'ai vu les plus difficiles à vivre , ployer leur naturel et caresser volontiers l'interprète qui doit les faire valoir : chez Mmc de Montesson , je le dis à sa louange , ce n'était pas cela , et dans son accueil, je reconnus, avant tout, l'heureux naturel d'une femme aimable ; c'éiait Mme de Montesson, franchement cordiale , et non le craintif auteur de la Comtesse de Chazelles.
Ndus lûmes dans une espèce de bibliothèque très-simplement ornée. Quelques cartes, quatre ou cinq estampes, un seul tableau couvraient la tenture la plus unie , deux statues dédiées à VA initie et à la Bienfaissancc étaient placées au fond de cette pièce ; des sièges sans bras , pour les auditeurs, un petit sopha où se tenait le duc d'Orléans, deux seuls fauteuils, dont un pour le lecteur, une table, un pupitre: tel était le mobilier de ce modeste appartement d'homme de lettres.
Mme de Montesson ne faisait pas ce jour-là son apprentissage littéraire. On exécutait souvent des ouvrages de sa façon sur le théâtre, où Monseigneur aimait lui-même à faire valoir les rôles qu'elle lui destinait; toutes ces pièces avaient du succès, cela va ï-ans dire ; niais il est juste aussi d'ajouter, qu'il s'y trouvait parfois de bonnes choses, et dans ses vers (quand les pièces étaient en vers), des vers à retenir.
On parlait beaucoup dans le monde de ce phénomène de littérature aussi rare, aussi singulier qu'intéressant; de ces productions d'une dame parvenue jusqu'à l'âge de quarante ans , sans avoir même songé à Se faire expliquer les règles de notre poésie , et dont les premiers essais fu-