CHAPITRE IV. 4t
nève! s'écriait-il , vestibule de la Suisse , ou plutôt de la nature elle-même , car rien ne la révèle davantage , ah ! comme ici l'amour est bien à l'aise! ici nous vivrons, ici nous mourrons, ici est le bonheur! — L'enthousiasme de mou beau-frère abattait le mien ; on aurait dit que Dieu , de toute éternité , avait destine la Suisse à servir de cadre à son petit ménage : à lui et à Félicité, toute cette création , toute cotte belle nature ! c'était l'inventaire le plus pompeux de plaines, de collines , de ruisseaux et de verdure. Grand appareil , en vérité... pour un Colin d'opéra comique!
L'imagination est chose excellente de soi . mais l'excès en est toujours nuisible. Le fond du caractère de Sain vil le était l'exagération, et je craignis pour le bonheur de ma sœur. On verra bientôt si mes prévisions étaient justes.
J'avais été trompé sur le but de mon voyage; on m'avait promis un long séjour à Genève , et ce n'était qu'une excursion. Après quelques représentations , on parla de retourner cbiz mon père. Jugez de ma colère , moi qui croyais à une. émancipation définitive !
Cependant quelque chose me consola. M. de Voltaire apprenant qu'il y avait une troupe de comédiens français à Genève, et sachant, par les renseignements de la cour de Lunéville , combien ma sœur plaisait , et surtout le talent qu'elle montrait dans quelques rôles de ses pièces , écrivit, et bientôt toute la troupe fut à ses ordres, M. et Mme Saiuville en tête.
On ne sera pas fâché de faire une pause chez l'illustre vieillard; rieu de ce qui concerne Voltaire ne peut être indifférent.
Les représentations de Ferney avaient un grand éclat dans le pays. Le sacré-collége du pape des philosophes était des plus nombreux , des plus mondains et des mieux choisis , et malgré mon goût récent pour la belle nature, je retrouvai le inonde avec plaisir : d'ailleurs , là aussi , la nature était belle , belle de ses femmes surtout , belle de
celles qui ne demandaient rien à l'art et de celles qui lui empruntaient beaucoup , ce qui est à peu près la même chose pour la galerie. Mon admiration commençait à se jeter un peu de ce coté , et si le sublime de Genève m'avait fait triste , le brillant de Ferney me rentlit mes idées riantes; j'oubliai que dans peu il nous fallait retournera nos pénates , mes pensées d'espiègleries me reprirent ; et parmi la troupe joyeuse, j'ose dire que je trouvai plus d'une fois l'occasion de me distinguer à ma manière.
Ma sœur et mon beau-frère restèrent une quinzaine de jours à Ferney, comblés des bontés et de l'accueil du grand homme ; j'en reçus pour ma part des encouragemens et même des gronderies , qui n'ont pas été sans influence sur mon avenir. J'ai toujours présente à la pensée cette malicieuse physionomie , à qui on savait tant de gré de s'adoucir, dont il n'élait pas un pli qui ne semblât rire de tout le inonde; j'eus même la faveur de la faire jouer certaine fois pour moi tout seul. Un jour, en sortant d'un déjeuner qui n'avait été au café que pour le philosophe . j'avais sacrilégement projeté je ne sais quelle attaque contre sa perruque , sanctuaire assez souvent mal peigné d'un si vaste génie; il se retourne vivement vers moi, me regarde, toise de son œil pénétrant tout mon petit individu , qui s'était arrêté devant cette fascination puissante ; puis après un temps, espaçant ses syllabes, j'entendis : « Per-mettez-moi, mon-sieur » La , il s'arrête comme s'il cherchait, et trouvant enlin dans sa mémoire un tout petit nom à me jeter à la tête , relevant , selon son habitude , le coin de sa bouche du côté gauche , côté sans doute le plus obéissant à ce genre d'attaque : « Mon-sieur... de Fleuryde-vous-dirc (ici il s'adoucit un peu , il m'avait assez puni) que je ne suis pas assez royal pour comprendre et souffrir les tours de page ; à la cour de Ferney, on respecte les perruques en faveur de ce qui peut s'y trouver dessous. Et puis , comme il vit mon air atterré , contrit , auquel il soupçonna, je pense, un peu d'hypocrisie (et je crois