CHAPITRE IV
qu'il n'avait pas tout-à-fait tort), il me prit sous le menton, et me forçant à lever la tête : « Allons, regarde-moi, ajouta-t-il , tu seras mauvais sujet, mais lu deviei ! . comédien. »
Dès-lors j'arrêtai la résolution de ne jamais m'opposer à la première partie de celte prédiction , et de tout faire pour obtenir du sort l'accomplissement de la seconde ; et si, dans la suite, j'ai été un peu distingué dans ce qu'on appelle l'ironie de Fleury, je me fais gloire d'avouer que toujours le souvenir de cette scène m'a servi; \zpermettes-moi , Monsieur... t de Fleury m'est surtout revenu , lorsque j'ai eu à dire , dans les Femmes savantes , le fameux : permettez-moi , Monsieur Trissotin... Vous, qui plus tard avez encouragé ce trait dans ma diction , jugez de ce que devait être cette figure, de Voltaire , puisque vous n'applaudissez en moi qu'une réminiscence!
C'était lui qui nous dirigeait aux répétitions et aux- représentations. Je crois le voir encore dans son costume de tous les jours : souliers gris, bas gris de fer roulés, grande veste do bazin , tombant jusqu'aux genoux ; grande et longue perruque pressée dans un petit bonnet de velours noir, retroussé en casque, et pour compléter le tout , la robe de chambre également de bazin , dont il relevait les angles dans la ceinture de sa culotte, quand il nous donnait des répliques. Tout autre eût eu l'air d'une caricature, mais Voltaire avait une facilité d'entraînement qui se communiquait et faisait tout oublier. Il était familier et facile , mais une fois le pied sur la scène , on ne trouvait en lui que le poêle , et peut-être le poète un peu exigeant : plus de plaisanterie, il fallait aller de conviction ; il Appelait cela de la probité dramatique ; aussi comme tout marchait sous l'œil du maître! Je compris comment un tel homme était devenu le premier de son siècle, je compris toute l'importance d'une belle interprétation théâtrale. L'état de comédien en eut encore plus de prix à mes yeux. Combien j'aurais voulu retenir quelque
chose des belles intonations tragiques qui s'échappaient sons celle voix qu'on disait déchirée , et me semblait à moi le cri de l'aigle ! Combien j'aurais voulu saisir ces nuances du sentiment, ces accens de Paine, ces mouvemens pathétiques du vieux Lusignan !
Le comédien genevois qui répétait ce rôle , avait cru y mettre de la vérité en faisant de ce personnage un homme vieux et malade. « C'est tin homme dont la vie est usée et qui sort de prison , disait-il. ■= — Non, non, Monsieur, mille l'ois non ! s'écriait Voltaire : c'est un hou. me qui sort de la tombe, c'est un ressuscité. Faites-le pAie, courbez-le; mais faites-le énergique... C'est un Samuel chrétien, une évocation d^ l'Evangile au milieu des feuillets du Coran. Transportez-vous à c< tte époque; soyez religieux , ayez la foi! Non-seuiement c'est le missionnaire vis-ù vis de l'incrédule , mais c'est le soldat du Christ visà-vis de sa fille; C'est le père qui sauve l'aine de son enfant ; le pur sang des rois chrétiens , qui ne veut pas que le sang de la fille des rois dégénère. Que l'apôtre soutienne le vieillard ! Vous parlez à Zaïre de Dieu : vous parlez devant Dieu , soutenu de bien : la grandeur du sujet prèle des forces à la faiblesse de l'homme. Ce Dieu est le dieu des croisades. Fanalis. z-vous! Eh Monsieur! Vous serez mort au quatrième acte , ne. vous ménagez pas. Que les élans du chrétien soient seulement tempérés par l'action paternelle. La comparaison banale de la lampe qui s'éteint et jette ses dernières lueurs est à sa place ici. Voici les nuances et la gradation : apôtre, père, vieillard ; tenez, tenez, monsieur ! » Et aussitôt joignant l'exemple au précepte , sa ligure prend une tout autre expression que celle que je croyais ne devoir jamais le quitter; il s'en dépouille comme d'un masque inutile; il devient Lusignan. Ce corps mince et courbé , ces ossemens drapés, où l'œil et l'accent donnaient encore la vie, cette main amaigrie qui s'étendait avec un léger tremblement pour dominer ou pour bénir, ou pour attirer à elle l'enfant qu'elle