‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 219 sur 279 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

lui arriver d'atteindre; mais il montrait alors une sensibilité malheureuse : c'était avec chagrin qu'il allait relever la bête morte. Une sorte de frémissement lui passait dans tout le corps: il ne pouvait s'empêcher de gémir sur les liens de famille qu'il venait de briser; vieux ou jeune, mâle ou femelle, il enlevait au corps social un père ou un fils , une mère ou une amante ; quoiqu'il semblât en plaisanter, ce bon Préville songeait réellement à la désolation du terrier, quand celle ou celui qu'il avait tué ne paraîtrait plus au gîte, et il fallait que la gibelotte fût bien accommodée pour étouffer entièrement son remords.

Avec de tels sentimens, on n'est guère, bon chasseur ; mais Préville avait la passion de courir, d'endosser l'habit vert, les guêtres serrées , de passer la gibecière , de porter iièrement son fusil sons le bras , d'aller le nez au vent et l'œil au guet; il conservait encore en cela , je le parierais, un besoin d'imitation : noire digne camarade passant dans les fourrés, s' arrêtant avec mystère, chargeant, amorçant, paraissait encore un grand comédien... on n'était détrompé que lorsqu'il tirait.

Le prince de Condé lui connaissant ce goût , et ne soupçonnant point qu'on ne pût pas bien viser , lui lit la galanterie de mettre à sa disposition toutes ses chasses , et , un jour qu'il le trouva complètement costumé et saluant déjà sa femme de sa belle casquette neuve à grande visière, son altesse lui dit :

— Je veux que vous chassiez partout chez moi , vous en souvenez-vous , Prévillc? — Monseigneur , que de grâces!...— Et dans les endroits réservés, m'enteudez-vous bien? Je le dis même devant Madame, pour qu'elle vous le rappelle : un faisan vînt-il sur mon balcon , j'exige que vous le liriez. — Ce n'est peut-être pas exiger l'impossible, Monseigneur, dit Préville en se rengorgeant. — Votre altesse a trop de bonté, se hâta d'ajouter Mme Préville; mais elle peut être bien lia:. quille sur la vie de son gibier.

Brizard, n'étant pas chasseur, aimait moins la campagne

que l'illustre comique ; il demeura à Paris, et devint même marguillier de sa paroisre. Je l'ai vu dans les larges stalles du chœur; assis au banc d'oeuvre, il effaçait tous ceux qui paraissaient auprès de lui , et si chaque célébrant avait eu cette noble ligure à cheveux épars, ces traits réguliers et d'une coupe si pure , ces yeux , plus beaux encore quand ils étaient à demi baissés, on aurait cru à une vision céleste. Notre vieux Milhridale , enveloppé dans un nuage d'encens, debout , mais majestueusement courbé, croyant èl priant; paie au milieu des lumières blafardes de ces cierge;, qui donnaient aux traits de son visage quelque chose de surhumain , notre Brizard , ainsi posé , aurait été poulies pinceaux d'un peintre de génie une sublime étude du père éternel méditant sur le bonheur des hommes.

A tous ces dons extérieurs, Brizard joignait la plus belle amc, et on peutdireque sa figure lui ressemblait (1). Bien que sa fortune fût peu considérable, jamais il ne vit de malheureux sans se croire riche, et, dans une circonstance où sa clicntelle (c'est ainsi qu'il nommait les pauvres gens qui avaient recours à lui), était devenue assez nombreuse pour le forcer à compter avec lui-même, il trouva ce moyen de leur donner de l'argent.

Il avait , pendant le long exercice de son art , à la Comédie-Française , acquis une bibliothèque bien fournie. Mais comme, outre la peinture, qu'il entendit à merveille (2), il voulut se choisir une occupation manuelle , il apprit à relier ; bien entendu qu'il ne se servait de celaient qu'en amateur, et seulement pour donner un échantillon de son goût, ayaut hàtc, à sa retraite, de mettre son

(1) Le jour île la retraite de Brizard, après le spectacle, un magistrat d'iHi grand mérite monta dans sa loge, il amenait avec lui son fils: — Mon fils, dit-il à l'enfant, embrassez monsieur, c'est aujourd'hui que nous perdons un homme dont les vertus ont surpasse k-s talens.

(2) Brizard était un élève U us-distingué de Vanloo ; il avait nièine exposé.

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