CHAPITRE XXXII
cabinet en état. Un moment difficile étant venu, c'est-àdire ses pauvres augmentant et tous ses livres n'étant encore que brochés, il se dit : qu'il les relierait lui-même , et qu'avec l'argent qu'il épargnerait ainsi , il viendrait à leursecours.il exécuta ce projet; niais comme il avait beaucoup de volumes à relier et beaucoup de monde à se • courir, il se crut obligé de ne faire que des demi-reliures , ne se donnant, pour ainsi dire, que la monnaie d'un luxe qu'il aimait, afin que ses pauvres pussent s'y retrouver quand il se réglerait ses comptes à lui-même.
Donner est bien, savoir donner est mieux, et nos deux camarades avaient là-dessus le même système. Je prendrais mal congé de Préville (que pourtant je retrouverai encore) sijene révélais pasaussisursoncompte un trait dont je fais le pendant de celui de Brizard.
On sait avec quelle inflexibilité Rousseau refusait toutes sortes de secours, préférant vivre du produit de ses œuvres et du travail de ses mains , plutôt que de devenir l'obligé d'amis, auxquels il avait le malheur de ne plus croire, ou le pensionné de grands , dont il se serait regardé comme l'esclave.
A Ermenonville , où il n'accepta qu'une retraite, il était très-pauvre , et , en conséquence de sa ferme résolution de tout refuser de M. de Girardin, hors l'hospitalité, il resta pauvre pendant les quatre mois qu'il y passa jusqu'à sa mort.
Prévillc connaissait Jean-Jacques lorsque, plus jeune et moins susceptible, il n'étaitpas encore atteint desa funeste inébincolie. Tous deux ai niaient à se retrouver dans quelques sociétés où ils étaient les bien-venus, et, même avant la vogue des écrits du philosophe et lorsque le grand auteur n'était pas encore en lumière, notre camarade parvint à lui faire accepter quelques entrées à la Comédie-Franç use.
Depuis , ils s'étaient perdus de vue : la sauvagerie de Jean-Jacques n'allait pas à la gailé du comédien ; mais Cii
dernier, visitant Ermenonville , ils se rencontrèrent, et la connaissance se renouvela.
Après une séance assez courte dans la petite maison qu'il habitait auprès du château, Jean-Jacques voulut sortir, et je me rappelle comme un fait récent la phrase que nous a rapportée notre camarade : "Tenez, sortons ; c'est seulement au grand air que je suis ehez moi. ■> Une fois dehors, le philosophe devint d'humeur assez complaisante; il accompagna Préville., et lui lit parcourir le parc, l'arrêtant aux endroits remarquables, que celui-ci eut l'air de ne pas connaître , afin de donner à ce pauvre Je;m-Jacques la petite jouissance de décrire, qui ressemble assez au plaisir de conter.
Après une promeuade d'une heure , ils se séparèrent , Jean-Jacques se rendant au château. Quant à Préville, il feignit de s'éloigner, et voici pourquoi. Pendant la promenade il avait voulu , à ùrux reprises, se diriger vers une partie enfoncée de la forêt, et deux fuis il crut remarquer que , sans lui répondre, et marchant plus vite devant lui , son morose conducteur l'en éloignait ; sans doute à cela Jean-Jacques attachait quelque mystère. Préville résolut de le découvrir, et quand il fut seul, après s'être bien convaincu que le sauvage philosopheetaitentrechezM.de Girardin , il se dirigea vers le lieu défendu, en prenant par les bois.
Une demi-heure de marche et un quart d'heure de recherche le firent arriver enfin dans le paradis terrestre de Rousseau.
Au plus épais de la forêt , RI. de Girardin avait permis à une famille de sabotiers de faire un établissement. Là , ils trouvaient les matières premières de leur exploitation , puis, avec des branches , des feuilles sèches et du chaume, ils s'étaient fait une cité d'une apparence superbe pour les goûts et les yeux de Jean-Jacques. Il paraît qu'il allait passer des heures délicieuses avec ces braves gens qu'il se plaisait à interroger ; pour eux , le voyant herboriser, ils le