‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 221 sur 279 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

prenaient pour une façon d'apothicaire que le maître du château avait attaché à son service; et comme il leur paraissait un homme simple et non, ils envoyaient leurs enfans arracher pour lui des bottes d'herbes , dont le chercheur de pervenche n'aurait pu faire que du foin; mais cette erreur de bonne foi enchantait Jean-Jacques , et tout content de ses nouveaux amis, il les gardait de tout contact humain comme un avare garde son trésor. Farouches et grossiers, ses protégés ne souriaient guère qu'à l'arrivée de Y apothicaire, aussi le misanthrope craignait-il sans cesse qu'on ne vînt les lui gâter en les civilisant, et pour qu'ils demeurassent toujours claquemurés dans leurs fourrés rustiques, il avait trouvé uu expédient tout-à-fait à lui.

Ces honnêtes paysans n'allaient au village que pour vendre leurs sabots , entendre la messe, ou acheter du tabac, dont étaient très-friands trois personnages de la colonie. Jean-Jacques s'aperçut qu'on ne vendait de sabots que tous les mois, et qu'on oublierait assez volontiers la messe sans la nécessité de se procurer les provisions de luxe : que fit-il? il prit le prétexte des herbages qu'on allait lui chercher, et il témoignait sa reconnaissance en donnant en échange des cornets de tabac.

Mais Jean-Jacques ne pouvait en tout temps faire les frais de cette dépense, et ce n'était pas sans un vif chagrin alors qu'il remarquait que ses sabotiers ne l'attendaient pas. Ceux-ci s'aperçurent de son humeur, et , quand ces mauvais jours arrivaient , ne voulant pas faire de peine à leur nouvel ami , ils ne prisaient qu'en cachette le tabac acheté de leurs propres deniers , ou , si de loin ils entendaient la canne de Rousseau , qu'il avait l'habitude de frapper contre les gros arbres , avant d'arriver, ils s'avertissaient avec un signal convenuqui voulaitdire: — Cachons nos tabatières !

Les honnêtes sabotiers , ne demandant qu'à faire l'éloge de leur visiteur de chaque jour, informèrent Préville de toutes ces circonstances, et involontairement lui fournirent un plan de conspiration ; il retourna au village, et conclut

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avec le débitant de tabnc de l'endroit une convention, secrète , par laquelle il fut arrête qu'il serait dorénavant fourni à Jean-Jacques à deux tiers meilleur marché, tout le tabac qu'il demanderait, mais qu'on ferait comme si s'était de la marchandise de contrebande, Prévillc se faisant fort de payer le surplus.

Ceci bien convenu , et une avance de cinquante francs une fois faite , on craignit que la susceptibilité du misanthrope ne s'accommodât point d'une denrée où se trouvait attaché le mot de contrebande; toutefois quand il se présenta à la boutique, le marchand , qui tenait à vendre, lui conta là-dessus les plus belles histoires; Jean-Jacques se laissa persuader, et par le moyen de cet adoucissement adroit , il eut le plaisir d'offrir, et jusqu'à sa mort , à ses sabotiers obligeans, tous les cornets de tabac dont ils curent besoin.

Les reliures de Brizard et les onces de labac de Préville pourront faire sourire plus d'un lecteur; mais les aines un peu bien situées se peignent dans les nuances, et quant à ce qui le concernait, s'il avait été possible d'instruire Rousseau de cette ruse ingénieuse, ruse dont il avait été souvent coupable lui-même, c'est alors qu'il aurait pu s'écrier : la bienfaisance est donc comme le plaisir! elle est amie des (tarda !

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