‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 230 sur 279 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

La comtesse. — Il vient... moins... La Comédie-Française... ces voyages de Fontainebleau...

Monsieur. — Mieux que cela... mieux que cela ! on dit, je n'ose pas l'affirmer au moins... que la marquise de S*** (ma marquise) lui veut du bien; on dit qu'il y est sensible : c'est à merveille à elle de lancer un artiste ; cela se saura. Vous n'imaginez pas le bien qu'on en dira ; elle pourra , plus tard, avoir toute la clientelie des jeunes-premiers du The'âtre-Français.

(Combien cette pauvre comtesse devait rougir et pâlir ! je le comprenais, bien que je n'entendisse que sa voix. )

La comtesse. — Votre Altesse traite très-mal cette dame; elle est mariée... Sa conduite est régulière.

Monsieur. — Régulière ! c'est cela : elle reçoit régulièrement le comte de *** (mon comte à moi).

La comtesse, vivement. — Le comte?... pas possible!... ils sont brouillés.

Monsieur. — Ah !... tant mieux pour elle !... Il est un peu fat , ce monsieur là !... Il a la manie des bonnes fortunes et celle d'afficher les femmes !... lorsqu'il sort de chez l'une de ses conquêtes, savez-vous ce qu'il fait? son premier soin est de passer les quatre doigts dans sa frisure afin de persuader au public qu'il vient de se mettre dans le cas de se faire arracher les cheveux.

Il y eut^ici un grand temps pour le rire bruyant de Monsieur et le rire forcé de la comtesse , et notre rire jaune à nous, après quoi il reprit :

— Mais laissons un peu les gens du dehors pour les personnages de M. Barthe... Voyons que je vous donne la réplique... Où prenez- vous le public? — Là... là... vis-à-vis des deux fenêtres. — C'est-à-dire en face de la glace; c'est bien ! on aime cela ; on se voit jolie , on se rend compte de son succès futur, on se dit : tel jour, à telle heure ,un public d'adorateurs me verra comme cela , mieux que cela même ; brillante , parce , gracieuse, et on se parle dans la

glace , on dit à sa jolie figure : je te remercie ! —Vous êtes bien ironique ce matin... je n'oserai pas réciter un vers. — Allons donc, enfantillage !... Voyons , belle Angélique, la jolie scène... la scène de pars iJJUige.

Après quelques vers d'Angélique, répétés avec plus d'aplomb que je ne. l'aurais pensé, nous entendîmes Monsieur marcher.

— D'où Mondor enlrc-t-il ? — De droite. — Eh non ! du milieu , par la grande entrée , l'entrée extérieure... Songez donc! Mondor aurait l'air de venir du boudoir de ces dames. — N'allez donc pas au mien !

Ce cri était à peine poussé , (pie Monsieur avait ouvert la porte : nous étions en sa présence.

Qu'on voie d'ici la ligure des quatre acteurs! qu'on devine, s'il est possible, notre embarras! Monsieur le lit cesser, et , comme si c'eût été une chose bien ordinaire :

— Que faisiez-vous donc là , Flcury ? — Monseigneur... je venais , d'après les ordres de madame, pour lui faire répéter son rôle. — Et vous , M. lé comte? — Moi , Votre Altesse? je m'étais présenté pour solliciter une grâce. — C'est possible ; mais , une autre fois, choisissez mieux votre moment.

Et, après nous avoir adressé un sourire gracieux , cette sorte de sourire dont j'ai parlé, et qui voulait dire: Je m'en souviendrai! le prince se retourna brusquement vers la dame, à peine remise. Nous prîmes eongë, le comte et moi , sans grande épouvante, et riant sous cape de l'aventure.

Nous sûmes depuis, que Son Altesse avait tout appris du suisse qui livra sa maîtresse, espérant , sans doute, quelque récompense; à une demi-heure d'intervalle, le traître nous lit à chacun le signal convenu , quand la comtesse n'avait donné aucun ordre : nous nous trouvâmes pris au trébuchet.

Nous craignions d'avoir dérangé la brillante position de eelte dame ; mais , outre que Monsieur , disait on , n'était

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