‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 229 sur 279 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

mes , font les grands rois , les grands hommes , les grands artistes : Henri IV, Louis XIV, Sully, Colbert , Raphaël, Michel-Ange, Corneille, Voltaire et Lekain , Molière et Pre'ville sont bien sûrement des enfans du tonnerre!

En apprenant cette singulière théorie de l'orage, nous étions loin de prévoir qu'il s'en formait un sur nos tètes; il éclata bientôt , et mit tin à cette aventure.

Les répétitions étaient notre prétexte; mais comme les répétitions n'étaient pas notre but , nous avions réglé que je n'irais faire mes visites que sur un signal donné: je passais régulièrement chaque jour devant l'hôtel , et quanti la fenêtre du suisse, donnant sur la rue , était ouverte , lorsque de plus , sa hallebarde se trouvait posée de façon que le bout de fer luisant et pointu passât au dehors, je pouvais entrer.

Ces signaux avaient toujours joué sans tnalcnconlrc , et chaque fois que je les apercevais la châtelaine me recevait on ne peut mieux et, j'ose dire, avec un empressement que je m'efforçais d'entretenir et de mériter.

Mais une fois, après avoir bien vu la fenêtre ouverte, bien reconnu la hallebarde propice, et m 'être présenté à madame comme d'usage, je remarquai un mouvement inaccoutumé dans son abord. Je ne puis pas dire qu'elle me reçut avec froideur, mais elle me sembla embarrassée. Le jour de petite maîtresse qui régnait dans l'appartement, m'empêcha au premier moment de reconnaître si je me trompais; je voulus lui baiser la main... je sentis cette main trembler dans la mienne, puis elle la retira vivement : j'allais demander l'explication de cela , quand une femme de chambre , tout émue , toute essoufflée , vint à nous : Monsiixn arrivait!

— Vile! vite! ici , ici.

Je vis le danger que courait la eowtesse, et dans mon trouble, suivant mal l'indication , ou plutôt ne la suivant d'aucune manière , je me jetai instinctivement où j'avais le plus d'habitude d'aller : dans le boudoir.

Le croira-t-on ?... j'y trouvai compagnie !

Le comte (l'homme au crachat) venait d'y entrer, on l'avait fait sauver là pour m'éviter; je m'y sauvai pour éviter Monsieur.

Ii y a des momens où tout est compris par un coup d'œil, tout expliqué par un geste, et tout est répondu par un sourire.

— Je vous fuyais , vous fuyez quelqu'un , et si ce quelqu'un n'est pas Monsieur , il n'y a pas de raison pour que ça finisse. — C'est Monsieur, dis-je bien bas et comme pour donner à cet imprudent le ton de voix convenable; mais lui , sans trop se soucier de m'iniiter : ■ — A la bonne heure ! sans cela j'aurais prié la comtesse de faire agrandir son boudoir.

Nous fûmes interrompus par le bruit d'un baiser qui retentit jusqu'à nous.

— Diantre! dit le marquis. — Diantre! répétai-je. — Ecoulons !

Nous tendîmes l'oreille , et la scène de comédie suivante s'engagea ; je suis sûr de répéter le mot à mot.

Monsirur. — Vous étiez en affaire , madame; il y a quelque préoccupation... Hein?... me trompai-je?

La comtesse. — Non ; mais non... Votre Altesse a bien vu. J'étais là à me fâcher contre moi-même... (Elle prenait apparemment une brochure.) Ce maudit rôle ne veut pas venir.

Monsieur , regardant sans doute le titre. — Ah ! de Barlhe. Petit auteur d'un fort mince ouvrage , et qui s'est cru un grand homme pour avoir fait dialoguer cinq personnages un quart-d'heure durant! Vous a-t-on conté son aventure à propos de Y Homme personnel ?

La comtesse. — Non... je... je ne la connais pas.

Monsieur. — Tout le monde vous la dira... Fleury, par exemple; à propos, est-ce qu'Use néglige?.., il faut prendre un répétiteur plus exact...

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