CHAPITRE XXXIV
Je le vis avec plaisir faire de ma maison une maison d'ami ; Mercier n'était pas distingué seulement par l'originalité de son talent ; apprendre à le connaître , c'était apprendre à l'aimer; il lit d'ailleurs auprès de moi , à la troisième ou quatrième visite, une démarche dont je devais être flatté et reconnaissant : il vint me confier la fable , et même le plan assez détaillé , d'un ouvrage dont il se proposait de nous demander lecture ; il m'y destinait un rôle qui , traité à sa manière , ne pouvait manquer de devenir un rôle à effel : c'était un de ces personnages que je désirais jouer depuis longtemps, pour sortir enfin des éternels amoureux , et prêter à mon exécution un cachet moins connu que l'inévitable : Je vous aime!
Le Winchclmann me promettait cette chance. J'ignore avec quel degré de supériorité Mercier aurait traité le nouvel ouvrage ; mais la pensée seule portnit son auteur, et même dans le simple canevas, on pouvait deviner trois caractères de toute beauté.
Sans citer que pour mémoire cet ouvrage qui avait bien quelque réminiscence de son Jenneval, je dirai que le scénario de la pièce en projet me donna une grande idée de la qualité inventive de l'auteur , quoique ce fut un peu un ouvrage semblable à ceux appelés depuis mélodrames. Le hardi novateur avait dessiné pour moi une figure si énergique que l'ouvrage me plut d'abord. J'aurais voulu seulement un peu moins de souterrains et la suppression d'un escalier dérobé. Il y avait encore deux lanternes sourdes qui m'effarouchaient , et les chevaux de poste y jouaient un si grand rôle , que tout essoufflé d'avoir suivi le poète ;i Schœnbruun auprès de Joseph II, à Rome en face du Saint-Père , à Aucune, aux environs de Vicence, à Vienne, et être revenu par la voie de terre de Vienne à Trieste , je lui conseillai franchement de prendre pour second titre : J'oueltc , cocher !
Ce n'est pas qu'il ne me fallût quelques réflexions et assez d'empire sur moi-même pour découvrir les défecluo-
43C MÉMOIRES DE FLEUP.Y.
sites d'un plan assez hardi. Cet auteur était entraînant quand il s'échauffait : obligé de vaincre une sorte de défaut d'organe, il parlait alors à voix large et pleine, et il séduisait d'autant plus que sa belle physionomie et son regard iin s'animaient , qu'il trouvait , en s'animant , et comme si quelqu'un les lui avait choisis dans un dictionnaire , des termes éloquens et d'une rare énergie , Mercier étant de cette nature exlraordinaire que j'ai remarquée depuis chez quelques écrivains : il parlait comme lorsqu'on écrit bien, et il écrivait comme lorsqu'on parle mal.
Comprenant que j'étais sous la domination d'un homme, qui venait de se pincer sur le trépied, je lui donnai d'abord les justes éloges qu'il mérilait; puis comme je ne voulais pas le contrarier dans sa lièvre, et qu'il fallait donner à la mienne le temps de se calmer, je lui demandai huit jours pour la réflexion, lui faisant observer que c'était un devoir de ma part de ne rien décider à la légère , l'honneur qu'il me faisait de me prendre pour interprète devant me rendre difficile.
— Je vous aime comme cela , me dit-il ; mais je vous préviens d'une chose , c'est que si vous n'êtes pas content , vous vous tromperez. — Eh bien ! j'aime mieux ëlre content après réflexion. — Soit; mais mettez de côlé tous vos préjugés; ne me jaugez pas sur vos poètes : ma langue à moi a des aecens nouveaux. Pour ne pas trouver mauvaises mes heureusetés, failes peau neuve en théories. Oh ! je ne suis pas nourri à l'école des versificateurs.
Ce terme ■ versificateur » prenait, dans la bouche de Mercier, une énergie rare ; il le prononçait avec un air, un accent et un geste qui en faisait une grosse injure. Pour bien comprendre cela , il est bon d'avoir une idée de la figure qu'il faisait quand il lançait le mot injurieux.
Mercier av;iit une manière de parler à lui, et surtout dans les derniers temps ; il prononçait un peu plus du côté gauche de la bouche que du côté droit. Les deux moitiés des lèvres inférieure et supérieure fonctionnaient seules,