CHAPITRE XXXIV
et même , en bien examinant, on voyait que la lèvre inférieure avait une action plus rapide que la supérieure. Quand il poussait le son, cet appareil commençait à bruire comme pour hennir , et lorsque la parole devenait distincte, on aurait dit qu'il avait mis entre ses dents la pratique des gens qui font parler polichinelle ! Avec cet organe ainsi échafaudé, nombre de syllabes sortaient cruellement torturées, ou du moins portant une étrange physionomie : ainsi il ne disait pas bienfaitear, mais bien/ai tor ; menteur, mais mentor; bonheur faisait bonhor, et par conséquent versificateur, versificator , et ce dernier mot surtout, cette terminaison , ces cinq syllabes qu'il semblait prendre plaisir à broyer au passage, sortant d'une bouche avec l'arrangement ci-dessus, et appelant l'attention sur un masque dessinant l'ironie, avait une telle expression de mépris, qu'il faudrait l'avoir entendu pour bien s'en rendre compte.
Entre les versificateurs, Boileau était son antipathie ; il pardonnait à peine à Corneille et à Racine , qu'il appelait d'illustres pestiférés ; pourtant il avait adopté Molière, malgré sa soumission à la rime , parce que , disait-il , il se moque des règles , et il citait ce vers, où se touve la faute d'élision connue :
« Mais <:lle bat ses gens et ne les paie point. »
Molière! Molière! s'écriait-il souvent, c'est bien un autre oiseau que votre Racine !
A propos d'oiseau, ceci me rappelle encore une de ses antipathies et une de ses affections. Le rossignol était pour Mercier un animal détestable, un musicien féroce, un mauvais faiseur de fausses notes qui, n'allant que par écarts, ne parcourait , d'après lui , la gamme que pour y luire des sauts périlleux : — « >k: vous semble-t-il pas, disait-il dans une demi-colère, entendre un facteur de serinettes qui essaie ses tuyaux à tort el à travers , soufflant
au hasard et rompant la mesure à tout propos. » — La fauvette était son oiseau favori , son chantre poétique, la fauvette à tête noire surtout : — « Pourquoi ne l'estimet-on pas, cette pauvre petite fauvette? pourquoi n'en parle-t-on pas dans le monde? Parce qu'elle est modeste : elle chante pourtant à ravir! jamais elle n'est à côté du ton ; elle chante de l'ame : c'est du pathétique , du doux, de l'accentué ; elle ne prend rien dans sa tête , toute sa mélodie est dans son cœur. C'est la mère qui berce son enfant ; l'amante répétant la chanson du bien-aimé; mais le rossignol ! écoutez-le : le saltimbanque! il joue des gobelets avec sa voix ; c'est le versificateur (prononcez versifcator) des oiseaux !
Il n'aimait pas davantage les peintres : « Je hais cordialement cinq choses, répétait-il souvent : les vers , Condillac, les peintres , le rossignol et M. de Rovigo. »
Et la raison de ces haines avait toujours un côté comique, mais assez juste en un certain point. Je n'étais pas de. portée à comprendre pourquoi il en voulait à Conddlac, aussi n'ai-je rien retenu là-dcs>us; mais, avant d'en arriver à M. de Rovigo , voici ses griefs contre les peintres :
« Ces peintres! ils pétrifient tout. Sur leur toile, le ruisseau n'a pas de murmure , le zéphir n'a pas d'haleine : voyez ce flot! nous sommes en plein été et il a l'air d'attendre le dégel! voyez ce rameau! il est sans flexibilité; quelque vent qu'il lasse , son feuillage est immobile. Ces hommes sont-ils doue de marbre? et ces guerriers? plaisans combattans! ils lèvent le bras et ne frappent jamais. Le pinceau du peintre tue la nature: qui la ranimera?.... le poète ! »
Et le poète c'était Mercier.
Il se disait l'inventeur de la prose poétique. Racine et Despréaux ayant, d'après son système, perdu la poésie, il s'en considérait comme restaurateur prédestiné; la prose avait trouvé en lui son messie. « la prose est a moi ! » s'écriait-il , en se dressant avec fierté.