‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 243 sur 279 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

ture, principes, administration; Mercier revient à son ouvrage qu'on paraissait vouloir oublier. — Avez-vous lu le livre à l'index? — Oui, bien lu. — Comment l'avez-vous trouvé? — Digne de faire mettre l'auteur à la. Bastille. — Diantre ! c'est un compliment.... est-ce qu'il faut faire ses paquets? — Non pas pour la prison d'étal; mais je vous conseille un voyage de précaution, une tournée en Suisse, par exemple. Fuyez notre rigueur : ça se dira et le livre se vendra d'autant. — Ainsi, M. Lenoir, c'est vous qui aurez la bonté de payer mon voyage. — Mais en déduisant bien , ça en a l'air. — Tenez , pendant que vous êtes en train de persécution , si vous provoquiez un arrêt du parlement , on le saurait mieux encore , et il y a si long-temps que je désire faire un voyage en Italie! M. Lenoir rit de l'idée, martyr et persécuteur se serrèrent la main, et le voyage en Suisse fut accompli.

Mais tous les chefs suprêmes n'étaient pas aussi faciles, et plus tard, sons l'Empire, l'audacieux Mercier eut, avec M. de Rovigo, un têteà tête dont il faillit se tirer moins bien.

Avec son amour de l'indépendance et sa haine pour toutes les tyrannies , on doit présumer que notre auteur ne s'accommodait guère du régime de Bonaparte. Il avait à l'égard du guerrier des façons de s'exprimer qui portaient un si vif cachet d'épigramme, que tout ce qu'il disait sur le vainqueur de l'Europe restait dans la mémoire, ses mots circulant et allant d'un salon à l'autre défrayer la malignité. Malgré cela la police impériale, bien qu'elle ne fût pas couluinière du lait , fermait les oreilles ; tout lui était rapporté, mais l'argus, radouci par ordre , répondait «que tout était pardonné à un fou. » Mercier fou !.... le régulateur du nouvel univers! l'homme qui avait dit à la prose : lève toi et marche ! C'était hardi , même pour un ministre, et le fou rendant en bonnes épigrammes ce qu'on lui prêtait en dédains , se donna de telles licences qu'on crut enfin nécessaire de s'occuper de son sort. Dieu sait quelles petites maisons lui étaient réservées !

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Pourtant on voulut lui donner un dernier avertissement.

Mandé, d'un style assez impératif, chez M. le duc de Rovigo , il crut , cette fois , qu'il fallait se préparer à soutenir un rude assaut, et ses idées révolutionnaires ne lui ayant jamais fait oublier la décence dans l'extérieur, qu'il poussait môme jusqu'à l'étiquette, il s'arrangea, ce jour-là, de pied en cap : bel habit tabac d'Espagne , à larges boutons , manchettes faisant la roue, tète bien poudrée, superbe queue, abats-jones à l'oiseau royal, et pour couvrcchef un chapeau dont la forme n'avait pas varié depuis 81, chapeau à trois larges cornes , feutre étoffé , sorte d'ombrelle pour le soleil , de para pluie en cas de mauvais temps, et véritable dais somptueux aux jours de cérémonie.

Ce fut paré ainsi qu'il se présenta au ministre de la police.

— Ah! vous voilà ! c'est donc vous, monsieur? — Sébastien Mercier, le premier livrier i!c France. — Et grand causeur aussi. Vous dites de belles choses , monsieur ? — J'en dis tous les jours , monsieur !... vieille habitude. —

Nous vous la ferons perdre. — Monsieur avant tout ,

veuillez me dire si notre entretien sera long ; je renverrais mon cabriolet : je l'ai pris à l'heure.

Leduc de Rovigo sonna; pendant ce temps, Mercier s'assit sur un large fauteuil , la jambe croisée sur le genou, prenant un maintien tout-à-fait aisé, un grand air aristocratique , à peu près comme s'il allait faire subir un interrogatoire à M. le ministre lui-même. Cependant un des gens de la police entra et le ministre donna ordre qu'on payât le cabriolet de M. Mercier. Un autre aurait regardé cette précaution comme chose de fort mauvais augure , et la peur de coucher ailleurs que chez soi eut pu le prendre, l'auteur du Taoleau de Paris n'avait pas de ces craintes pusillanimes.

— M. le ministre ne s'imagine point payer pour moi, j'espère. — Bagatelle ! bagatelle ! nous avons à nous occuper de choses plus sérieuses. — Alors vous voudrez bien me permettre de vous envoyer mon grand système d'astro-

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