CHAPITRE XXXIV
humanité et sa bienfaisance. Sa probité aussi e'tait extrême; il la portait jusqu'au scrupule. Qu'on en juge ! Voici comment il m'exprimait son repentir en parlant de la Brouette du vinaigrier.
— Si j'ai un remords, c'est pour le héros de cette brouette que j'aime. Cet homme-là n'a pas pu amasser quatre mille louis en exerçant son état ; et avoir bon cœur! Pensez donc! il a fallu prêter à intérêts composés pour en arriver à tant de richesse : c'est tenible! ■ — Puis, après un soupir : — Allons, allons, mon Habitant de la Guadeloupe doit nf absoudre; j'en suis lier de celui-ci : c'est un honnête homme !
Bon Mercier! il avait raison d'être lier d'un ouvrage où on trouve autant de l'homme intègre que de l'homme de talent. Je ne sais pas si la leçon de ce drame a profité aux hommes, mais je sais bien qu'elle a profité aux auteurs : YHabitant de la Guadeloupe a servi de modèle chez nous à vingt ouvrages, et si j'étais jamais allé jouer en représentation à Londres, j'aurais demandé à nos voisins d'outre-mer, si leur Shéridan aurait fait YEcole du scandale sans Mercier.
Cependant celte probité sévère eut l'air de fléchir un moment.
Au plus terrible moment de la Révolution, dans cette assemblée qu'il ne m'appartient pas de qualifier, assemblée où l'on fit , dit-on , de si grandes choses , mais où certes on en fit de bien sanglantes, Mercier ne manqua jamais d'y prendre la cause de la morale ; son opposition s'y montra toujours courageuse, et, entre autres opinions qui lui tirent honneur, il se distingua dans sa lutte acharnée afin d'empêcher le retour de la loterie; il écrivit , parla contre, et fut cause que ses amis repoussèrent l'impôt immoral. Mais plus tard , l'immoralité ayant passé dans la loi, on lui offrit une place , non pas de contrôleur-général , comme on l'a dit , mais d'inspecteur de la caisse de la loterie : Mercier accepta.
Quelques hommes rigides lui reprochèrent celle pnlinodie, et, à ce sujet, j';ii entendu rapporter de lui un mot historique dont il ne m'a jamais parle : — Depuis quand , lui fait-on dire, n'esl-il plus permis de vivre aux dépens de l'ennemi? Le mot est bien trouvé, mais celui que je sais, moins académique , ressemble davantage. Rencontré sur le Pont-Neuf par deux amis (l'un était M. Auger), qui l'arrêtèrent pour lui faire des reproches sur l'acceptation de son emploi, après avoir si vigoureusement lancé l'anathéme contre la loterie : — Parbleu! messieurs, répondit le législateur apostat ,je vends du coco , mais je n'en bois pas.
Cette place si reprochée était à peine une peccadille, et, pour emprunter ses propres expressions, « un simple hronchement » : est-ce que ne pas prendre la place eût détruit l'abus? Ne valait-il pas autant qu'il en vécût qu'un autre? Il avait fait largement son devoir : ce devoir allait jusqu'à son vote, il le donna contre la loterie. Fallait-il pousser la vertu plus loin que ce chien de Lafonlaine porlanl à son cou le dîner de son maître?
J'en ai mille preuves: Mercier ne faisait jamais rien contre sa conscience. S'agissait-il d'honneur ou d'inlégrité? pertes d'argent , positions lâcheuses, dangers réels , il affrontait tout. Il mettait même à cela une sorte de crânerie qui sentait un pensa Garonne , et les faits suivans me surprirent moins lorsqu'on m'eut appris qu'il exerça assez long- temps le professorat dans un collège bordelais.
Après la publication du Tableau de Paris, la police éveillée par la hardiesse du pinceau de l'observateur, mit , pour l'appréhender au corps, tous ses limiers en campagne ; mais le livre ne portant pas de nom d'auteur, M. Lenoir ne découvrait rien. Faute de mieux on donne ordre d'arrêter le libraire. Mercier alors ne balance plus, il va lui-même se présenter au magistrat. « Vous cherchez l'auteur du Tableau , c'est moi, dit-il.» Surpris de cet acte de probité , le ministre reçoit parfaitement celui qui vient ainsi se dénoncer lui-même. On parle , on discute littéra-