‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 245 sur 279 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

du large. Jamais il ne montra tant de fierté et d'audace; jamais le général ne reçut une telle bordée; jamais le poète n'a traité avec tant de rigueur Boileau,Condillac et le rossignol ; il termine enfin sa philippique improvisée par cette apostrophe, en enflant le son sur le mot, Mercier:

— Mercier à B.cètie !!.... vous? Apprenez que je porte un nom européen, et qu'on ne m'escamote p.-s incognito. Me f à Bicètre! je vous en délie!!

Après cela, il s'éloigne jusqu'à la porte, place fièrement, et un peu sur l'oreille gauche, son superbe chapeau à trois cornes, revient , avec dignité, uiisuraiit héroïquement ses pas, et cambrant sa taille :

— Et je vous en défie !!!

Le ministre resta pétrifié; il laissa sortir l'audacieux auteur , et il n'en fut que cela.

Qu'on ne pense pas qu'il en devint plus réservé; ail contraire. Je nu* souviens encore de lui avoir recommandé la sagesse là-dessus , quand il était dans son modeste appartement de la rue de Seine : — Au bout du compte, lui di«ais-je, Napoléon a fait de belles choses. — Jeu conviens; mais d n'y a pas de mal que les écrivains comme moi le pincent quelquefois. Ces eo tiquerons !.... c'est comme les carpes, ça engraisserait trop ; on leur met des brochets après : ça les tient en éveil, et, comme on dit, en termes du métier, ça les allonge.

Quand Mercier se vantait, sou orgueil paraissait de si bonne foi, son amour-propre avait une allure si naïve, que, contre l'ordinaire , personne ne s'en trouvait offensé. Ou aimait même à l'entendre se donner des éloges; nul écrivain ne sachant respirer plus à l'aise et de meilleure grâce sur l'encensoir: il trouvait cela si naturel! Ne lui devait-on pas assez! était-il étonnant que, pour ne point accuser le monde d'ingratitude, un tel poète se payât de ses propres mains?

Aussi , disait-il assez souvent :

J'ai tout vu, tout observé, toutprophétiïé;nies livres en

450 mi-moires DE FLEIRY.

font foi : qu'on les consulte , tout s'y trouve: nul événement qui n'y soit pressenti : j'y ;ii tout dit avec ce langage d'homme libre qui m'appartient... la langue de Mercii i ! J'ai mis au jour, et sans équivoque, une prédiction qui embrassait tous les évcneincns possibles, depuis la destruction des parlemcns... jusqu'à l'adoption des chapeaux ronds. •

La destruction des parlemcns lui convenait assez; mais ce que j'ai dit de son costume prouve suffisamment qu'il était moins partisan delà révolution des chapeaux ronds. Cette idée de coiffure amenait presque toujours ses propos favoris : on connaît le livre où il s'est fait l'interlocuteur d'un bonnet de nuit. La coiffure était une de ses idées ti.\< -, et, à propos des observations que je lui soumis sur la pièce dont il avait eu l'obligeance de me communiquer le plan , ce fut à l'aide d'un chapeau qu'il me développa son système dramatique.

— M. Mercier , lui di'ais-jc , je suis enchanté de la pensée de votre drame ; il y a là l'éioffe qu'il faut à votre talent; mais il me semble (pie, dans le plan, vous vous écartez un peu des règles.' — Un peu ! vous m'humiliez; je m'en écarte beaucoup. — Oh ! je ne suis pas rigoriste ; je voudrais seulement quelques modifications. Je crains le comité : nous avons là dessavans ; ils parlent d'Aristolc... — D'après le Médecin malgré lui. Aristotc! y pense-t-on encore? Bel étouffeur de pensée! Ne l'ai-je pas attaqué avec des bras d'Hercule , dans la personne, de son représentant Morellct? Arisiote e»t mort: j'ai dansé littérairement sur sa cendre. Fieui y , mon ami! le drame avant tout !.... et le mien avant les autres ! — Vous me Volez ma pensée; mais.... — Mais... parce que les béquilles sont bonnes aux vieilles gens , dira-t-ou au jeune homme qu'elles l'appuyent?.... Avez vous connu Carlin ? — J'étais son ami, répondis-je. — Avez-vous remarqué son petit chapeau? — Souvent. — Comment s'en servait-il?— -A merveille. — Et dites-moi, mon cher Fleury , quand il retroussait en dia-

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