‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 25 sur 279 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

quelquefois ; mais si cela durait une semaine, c'était trop , et tous deux nous faisions la moitié du chemin pour la réconciliation.

Un jour pourtant nous eûmes une querelle assez bizarre, et si, comme cela pouvait arriver, elle eût eu un dénouement tragique , nous l'aurions complété en nous brûlant la cervelle de désespoir.

Nous logions ensemble, et je viens de dire que tout était commun entre nous. Je ne sais si Oreste et Pilade pacageaient les mêmes tuniques; mais nous, les mêmes vêlemens servaient tantôt à l'un, tantôt à l'autre : en un mot, nous vivions en frères, et comme nous étions passablement nippés, notre toilette était toujours non-seulement décente, mais nous y avions mis assez de luxe pour pouvoir nous présenter dans le monde avec un certain celât : on en va juger.

Dans notre garderobe commune, figuraient deux culottes : l'une de drap noir, et l'autre de soie, même couleur : c'était la base de la toilette à cette époque ; aussi , nous étions-nous arrangés de manière à porter la plus élégante des deux culottes alternativement , c'est-à-dire celle de soie chacun son tour. Paulin , exact à son ordinaire, fut très-fidèle à cet arrangement ; mais, de mon côté, apportant un peu plus de prétentions à la toilette , je ne fis pas grande attention à notre traité, et je portai la culotte de soie trois fois de suite. Paulin ne dit rien ; mais un jour, étant invité à dîner en ville, il me pria de lui céder le vêtement de parade. Précisément il choisissait un mauvais jour. J'avais su qu'une actrice de grande réputation en province, mademoiselle Clermonde , traversait ce jour-là le pays troyen, retournant à Amiens, dont elle faisait les délices. On parlait de sa beauté autant que de son talent. Un mouvement que je ne pouvais définir, un pressentiment sans doute , me poussait à aller à sa rencontre. Je voulais me trouver au rclai de la poste quand on changerait les chevaux ; pour cela , il fallait être élégant cl d'une belle

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tenue; et comme dans ces occasions on ne sait pas ce qui peut arriver, la culotte, de soie était plus présentable, et j'avais pris le parti de l'usurper encore. Paulin me la demande donc, moi je me refuse net à la rendre. Alors , et sortant tout à coup de sou calme ordinaire, mon ami s'écrie que c'est affreux, que je lui manque de parole, et qu'il ne doit plus rien y avoir de commun enlre nous.

— Soit, mais en attendant le partage , j'ai la culotte, je la f^arde. — Tu la gardes? — Eh bien ! non, je. ne la garde pas, je le l'emprunte ; sois bon garçon , Paulin , et tu la porteras... cinq lois de suite. — J'ai été trop bon garçon. Je ne veux plus l'être ; il me la faut : je la veux! — Tu la veux? Il la veut! Ali ! ça , tu le prends sur un singulier ton! — El toi , qui fais le petit-maître à mes dépens, avec une moitié de garderobe. Prends-y garde! Si lu me voles mon tour , je te suivrai , et j'irai dire partout que le vêtement nécessaire n'est pas à toi.

Cette menace me fit frémir.

— Paulin , faites cela , et nous nous brouillons. — Que m'importe l'amitié d'un égoïste. — Et moi les propos d'un impertinent ! — Monsieur Fleury, vous prenez trop l'esprit de vos rôles. — Monsieur Paulin , vous ne prenez l'esprit de personne , vous ! — Je prendrai au moins la culotte, monsieur de Moncade! — Monsieur Mascarille , vous ne l'aurez qu'avec ma vie ! — Soit.... Vous êtes homme d'honneur. — Je vous entends.

D'un même bond , nous sautons chacun sur notre épée, et , sans prendre de témoins , la rage au cœur nous courons sur la grande roule. C'était précisément celle où je voulais venir me pavaner plus tard. J'étouffe un soupir; nous prenons un peu à droite, et là, sur le pré, nous mettons babil bas et damberge au vent. Bouillant d'impatience, déjà je suis eu garde; Paulin se dessine : nous voilà à en découdre. Tout à coup , près de nous , on pousse un cri , nous regardons. C'était une femme : pille , eu désordre ; elle s'avance, Qu'elle était belle!— Arrêtez ! s'rcrie-t-ello.

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