CHAPITRE XXXV
mine, ma foi! — Bel œil, figure ouverte, martiale? — > C'est lui! — Eh! oui, c'est lui... un commençant... cinquante à soixante ans, plus que moins. — Non, non, trentecinq ans, moins que plus. — Oh! vous nie faites là de mauvaises chicanes : je vous dis qu'il en a soixante. — C'est possible; seulement alors il cache bien son âge. Tenez , regardez un peu . le voilà , le beau jeune vieillard.
Un homme de trente ans au plus , d'une tournure leste et dégage'e, et d'un air de tète tout à fait remarquable , entrait en ce moment.
— Par ma foi ! s'e'cria Contât, je vois bien qu'il faut que je me justifie; car, s'il est peu séant à une dame de chercher un cavalier , que dirait le Théâtre -Français d'un chef d'emploi qui se met en quête d'un auteur?
Alors elle montra en riant le petit mot d'invitation signe' Henri. Le papier circula de main en main jusqu'à l'auteur.
Celui-ci n'eut pas plutôt jeté les yeuy sur l'écriture, qu'il poussa un cri de joie, baisa le papier, et, le tenant devant lui , à distance , à peu près comme on tient un objet sacré : — Henri! Henri! disait-il, en essuyant une larme ; Henri! toujours bon , toujours noble , toujours généreux !
— Et pour moi toujours inconnu! s'écriait plaisamment Contât, cherchant à cacher une demi-impatience. — Inconnu! toute la terre le connaît. — Faites donc, mons'cur, si vous ne voulez pas que je meure de curiosité, que je sois un peu comme toute la terre. — C'est le prince Henri de Prusse. — Le frère du grand Frédéric? — Oui, le comte d'Oëls. — À la bonne, heure ! Je respire, dit Contât. Il est bien heureux, ce prince, de se trouver frère de roi et de plus un héros... je lui pardonne en faveur du coup de théâtre. — Et , en faveur de sa recommandation , dit l'auteur, je pense que vous voudrez bien m'clre utile.
Après cela , le protégé du prince Henri prit Contât à
part lui et expliqua la position dans laquelle il se trouvait.
Sa pièce était un hommage aux màncs du grand Frédé-
464 MÉMOIRES DE FEEURY.
rie, une pièce anecdotique faite sur le modèle de la partie de chasse d'Henri IV. Nous voudrions, ajouta cet auteur, que 1,'ouvrage eût quelque éclat rt fût digne du sujet ; mais on m'a donne des chanteurs quand il nie fallait des comédiens ; le premier acte surtout, qui n'est qu'un acte de préparation-, manquera son effet et nuira au reste de l'ouvrage, si vous ne venez à mon secours. Contât ayant demandé en quoi elle pouvait obliger le prince galant et l'auteur embarrassé, celui-ci lui dit, qu'au premier acte, il avait placé la scène dans une hôtellerie, et qu'un rôle de jeune et jolie hôtesse, destiné à égayer l'exposition, ayant été refusé par Mme Dugazon , comme insuffisant, se trouvait très-mal rempli par une aclricc qui avait de la bonne volonté et du zèle, mais qui ne possédait aucun moyen de le faire valoir.
— Et que puis-je à cela? — Voir une répétition , vous convaincre de l'importance du rôle , et dire à Mmc Dugazon, qui cite toujours votre talent et qui vous croira, vous, tout le parti qu'on en peut tirer.
Contât écouta bien ce que l'auteur novice lui disait , et après cela, se posant à sa manière, c'est-à-dire se penchant un pi ii d'abord, donnant ensuite à sa tète un léger balancement d'avant en arrière, baissant les paupières et fermant la bouche , comme pour forcer à rentrer eu dedans une épigramme toute prête à s'échapper, ce qui, par parenthèse , donnait souvent un petit air acéré à des choses qui , sans celte manoeuvre préliminaire , auraient semblé fort indifférentes en soi.
— Quelles sont, Monsieur, dit-elle, les batailles gagnées par le prince Henri?
Celte question étonna celui qu'on interrogeait ainsi; mais, ne sachant où voulait en venir l'aimable aclricc, il répondit que le prince Henri , émule de Frédéric , était un guerrier avec lequel il y aurait trop à compter : il cita cependant Breslan délivrée, les campagnes de Dresde, la victoire de Torgau , les lauriers cueillis aux champs de Collins, de Prague, et l'invasion de la Bohême.