‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 253 sur 279 · CHAPITRE XXXV. 4G · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV. 4G

Toulc grande création, à côté de la vôtre, détruit la vôtre; toute création moindre, mais sans un autre qui vous efface, mais avec la condition d'être t'aelêur principal, vousclasse à coup sûr. Je devais donc regarder ma position de second, clans les pièces , comme une sorte d'immolation à laquelle je voulais d'autant plus me soustraire , que Mole , qui n'était pas toujours le meilleur des camarades, aimait à me dominer, à ni'adresser la parole en scène , avec cet air qui semblait me dire : — On te met auprès de ma personne, ù peu près comme on met un petit chien dans la eage d'un lion.

Cependant le moment où devait briller mon étoile était bien près , et le grand chemin de la réputation théâtrale me fut ouvert par le rôle de V École des Pères de M. Pieyre.

Dans cette pièce , dont on a dit : que les bonnes mœurs firent le succès , comme les mauvaises mœurs avaient fait le succès du Mariage, je pus entin montrer dans le drame quelques qualités de composition , que jusqu'alors ou n'avait pas absolument voulu m'accorder. Je dois beaucoup à M. Pieyre pour avoir été courageux en persévérant dans sa distribution, et je croirais manquer à la reconnaissance, si je ne le remerciais ici de tout le bien qu'il me lit alors.

On parla de l'Ecole des Pères ; c'était la réaction du drame honnête sur le drame noir et la comédie désordonnée. Le roi cl la reine cherchèrent à encourager les auteurs qui aspiraient à ces succès honorables , et le jeune Pieyre dut être distingué. M. de Duras écrivit au nom du roi à cet auteur pour le prier de désigner lui-même quelle récompense lui serait agréable; le poète ne demanda qu'une épéc bien simple , on la lui offrit damasquinée et aux armes de S. M. La reine prétondit , avec sa grâce accoutumée , « qu'une épéc pouvait être le présent d'un roi ; mais qu'avec un tel cadran la reine n'avait pas le droit de se croire quitte , » et, pour ne pas être en reste, elle lit demander aussi à l'heureux triomphateur ce qu'il désirerait. Le jeune

homme, qui, avant sa représentation au Théâtre-Français,

avait été désigné pour être mis au spectacle de la cour, et qui, sans raisons plausibles, s'était vu raye du tableau par ce même duc de Duras, dont il avait beaucoup à se louer... depuis son succès , M. Pieyre , dis-je, demanda qu'on lui fît l'honneur de le placer une fois sur ce répertoire favorisé ; on loi accorda facilement cette demande, et si ce fut une justice marquée pour lui, ce fut un bonheur pour moi.

Il était d'usage, chaque fois qu'un comédien allait jouer à Versailles , à Fontainebleau , à Marly ou à Tiianon , que le roi fît offrir à l'acteur principal (quand il s'agissait des pièces nouvelles ou des reprise*) , un habit de bon goût pour jouer le rôle; je reçus donc le mien cette fois, mais soit inadvertance ou plutôt galanterie et générosité , on m'envoya un habit habillé magnifique, tandis que celui qu'il me fallait devait être des plus simples. Et sur l'observation que je ne manquai pas de faire, je reçus la visite de M. Desentelles, porteur de cette réponse agréable : « Si M. Fleury ne peut absolument se servir de cet habit dans l'Ecole des Pères, Sa Majesté lui ordonne de choisir pour le prochain voyage une pièce dans laquelle on puisse en trouver l'emploi , le roi voulant voir aux lumières si son choix est de bon goût. » On pense si je remerciai ! J'eus un grand succès dans V Ecole des Pères avec mon frac uni , et pour le prochain voyage, je demandai à jouer le marquis dans Turcaret.

On monta Turcaret pour moi , et le jour arrive' , je fus assez heureux; le marquis du Laurel était un de ces rôles que j'avais essayés chez Gnimard , et, je puis dire , un de ceux qui m'allaient le mieux. Je ne faisais qu'imiter, il est vrai , dans ces sortes de personnages, et pour y être goûté, il me fallut moins d'intelligence que de mémoire. Mais excité par la présence de Leurs Majestés , j'attrappai mieux que jamais ce jour-là, cette nuance difficile, cette raison qui perce à travers l'ivresse, et cette ivresse qui est toujours au moment de prendre pied sur la raison ; j'y mis

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