CHAPITRE XXXVI
sir, lui arrache son pain ; alors la fugitive s'arrête, et l'on peut s'emparer d'elle sans difficulté. On l'emmène chez le commissaire pour l'interroger : la foule l'entoure; cependant elle jette sur tout le monde des regards désespérés qui demandent grâce, qui semblent chercher un cœur où sa prière soit entendue : enfin elle trouve là , devant elle, lin visage d'enfant plein de commise'ration , et un sourire ami qui paraît la comprendre. Elle peut approcher assez pour glisser tout bas , mais avec instance, ces quelques mots : — Rue du Four, numéro 10, mon père, ma mère et mes frères!... A peine achève-t-elle, on l'entraîne.
Que se passe-t-il cependant chez les parens de la pauvre fille? La mère est revenue à elle; son mari la rassure, ses fils lui disent : — « Nous aurons du pain! » Pourtant on tarde bien : une heure, une heure mortelle s'écoule! Ils écoutent. Les enfans vont cent fois de la chambre sur le carré, et leur sœur n'arrive point ! Enfin des pas se font entendre : un même cri d'espérance est poussé par les quatre malheureux; mais déception ! Ils retombent dans leur accablement; l'oreille de la misère et de la faim est habile : ce n'est pas leur fille , ce n'est pas leur sœur !
Non ; mais c'est mon ange, à moi ! c'est une enfant de l'âge de leur fille ; elle porte du pain et un panier de provisions : — Votre enfant ne viendra peut-être pas aujourd'hui, dit-elle de sa voix qui va à l'âme; nous l'occupons à la maison; rossurez-vous et mangez. Voici ce qu'elle vous envoie : tout à l'heure vous pourrez vous chauffer, vous aurez du bois. Et après ces paroles consolantes, elle met dans la main du mari deux beaux écus de six livres.
Qu'on imagine, s'il se peut, les bénédictions qui furent données à la pieuse enfant et à sa bonne messagère? Quand vieudra-t-elle? Où est-elle? Qui êtes-vous? Comment tout cela se fait-il?
Ceux qu'on aborde avec des bienfaits ont une croyance facile, et l'ange composa tant bien que mal une histoire dont les bonnes gens se contentèrent ; puis elle retourna .
non chez sa mère, qui dans ce moment était absente, niais chez une vieille parente dévote, acariâtre, dans la maison de laquelle on l'avait laissée pour quelques ours. Die;, suit .si elle fut grondée J grondée d'abord pour s'être échappée des mains d'uue bonne qui la conduisait au moment où elle reçut la supplique de la pauvre prisonnière, puis maltraitée presque pour une pieuse action , dont peut-être une femme plus avancée dans la rie î.e serait pas capable, quoiqu'elle fût capable d'héroïsme; une action qui seule pouvait être comprise et exécutée par une nature jeune et de cette bienveillante énergie : et sait-on comment elle avait pu donner autant , la petite quêteuse? elle avait vendu sa superbe chevelure!
Oui, ses beaux cheveux, ses cheveux si onduleux, ses cheveux dont elle était si parée et dont elle semblait si liére, elle les lit tomber sous le ciseau!
Mais comment une idée semblable lui vint-elle?
Plus d'une fois un coiffeur avait dit en la voyant passer : — Voilà des cheveux dont je donnerais bien un louis d'or! Cela avait long-temps flatté la petite, et quand elle fut requise d'une bonne œuvre, n'ayant pas d'argent , sa mère étant absente et sachant bien que sa gardienne lui refuserait tout secours, elle se ressouvint du louis d'or du coiffeur ; elle alla trouver cet homme, et lui offrit de lui vendre la chevelure qu'il avait tant vantée. On juge de quel étonnement celui- ci lut frappé; il refusa d'abord : il craignait les parens ; mais sur un geste de la jeune fille, qui courut sur des ciseaux et s'en porta vigoureusement un coup dans une des plus b< lies boucles, le coiffeur frémit et consentit à consommer le sacrifice. Puis, après avoir demandé le secret, apprenant le but de cet acte extraordinaire , il gronda l'enfant sur son trop grand enthousiasme, et, sans doute pour qu'elle se ressouvint de la leçon, il ne paya que quinze francs ces beaux cheveux de vingtquatre.
Je n'appris toutes ces circonstances qu'assez long-temps