‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 32 sur 279 · DESFORGES NOUS DEVINE · texte numérisé non relu

DESFORGES NOUS DEVINE

Difficulté de cacher un premier amour. — Cartel. — Duel avec M. de La Touche-Tréville. — Commencement d'ambition. — Idées de Théâtre-Français. — Je vais à Versailles. — M,lc Monlansier. — M. de Barras.

Desforges fut le premier à s'npercevoir de notre intelligence. L'œil de la jalousie est toujours ouvert , mais j'avais affaire à un rival généreux ; il était convenu d'ailleurs que dès qu'un de nous den* serait préféré, le rival malheureux se retirerait sans mot dire et avec une complète résignation. Voici comment, vingt ans après, il s'est exprimé à ce sujet dans ses propres mémoires :

«J'allai imprudemment jusqu'à aimer, et aimer beaucoup trop pour le moment; car mon heure n'était pas • venue, et j'eus le chagrin de me voir préférer un rival , «qui occupa la place que j'enviai une année entière. Ce «rival très-aimahle fait aujourd'hui les délices de Taris, au «Théâtre-Français, et méritait sans doute la prédilection

«de notre commune idole. Je perdis donc à celle époque , » mes gros soupirs , mes petits vers , mes petits soins , mes » petits bouquets ; mais en comédien qui commençait à sa- »voir vivre , j'' m'en consolai. »

Il fit mieux : et, poussant l'abnégation jusqu'à l'héroïsme , il nous avertit souvent de nos imprudences. M. de La Tombe était parti , unis il fallait se contraindre encore ; le tendre intérêt qu'il avait témoigné à Clerinonde, le soin qu'il prenait de sa fortune, faisaient un devoir à celle-ci de ne rompre qu'avec les ménagemens , je dirai mieux, l'amitié qu'elle lui portait.

Pour moi, qui n'ai jamais été assez babile pour rien dissimuler, et qu'on voulut bien appeler le Véridique ensuite, comment aurais-je caché les sentimens qucClermonile m'inspirait?

En être à son premier amour, et ne pas le dire ! éprouver tout le délire de cette passion et l'envelopper de mystère ! refouler les sentimens les plus expansifs ! être au ciel et ne pas crier: je suis heureux! Le bonheur aime à se répandre; j'aurais voulu apprendre le mien partout; le conter.... eh mon Dieu ! aux passa ns peut-être. Clermondc était tout pour moi, mais je voulais qu'on le sût. Tant d'hommages l'entouraient , tant de nvaux me l'avaient disputée ! tant d'autres cherchaient à me l'enlever encore ! Avec une femme recherchée comme Clerinonde il y avait un peu du conquérant en moi , et j'aurais voulu , étendant sur elle ma main de vainqueur, pouvoir dire : elle est à Fleury ! à Fleury, entendez-vous?

Il paraîtrait que celte façon de penser m'était commune avec Monsieur de T réville; car un jour, je reçus de lui un cartel en règle, daté de Versailles. Il me mandait qu'il serait à Amiens aussitôt que sa lettre , et qu'il m'attendrait dans un endroit qu'il me désignait , hors la ville.

Un duel pour Clerinonde, un duel avec l'un des gentilshommes les plus distingués d'alors ! qu'on juge si je tins à l'honneur d'être exact au rendez-vous.

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