‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 34 sur 279 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

mademoiselle Montansier, dont je m'étais fait la plus haute idée. Elle avait été prévenue par mou père ; je fus reçu comme an enfant de la maison , et immédiatement: mis en emploi.

J'avais devancé Clermonde, et je lui écrivis à l'instant ma bonne fortune, et l'excellent accueil de ma fameuse directrice.

C'est qu'en effet c'était une femme charmante que cette Montansier! méridionale de toutes les manières : méridionale d'accent, de gestes et de senlimens; pas trop jeune lorsque je la vis, mais mieux que jeune; plus agaçante que jolie; plus d'esprit naturel que d'esprit cultivé, et surtout de cet esprit qui, se permettant beaucoup, rencontre quelquefois : voici à peu près ce qu'on disait d'elle.

Avec le léger bagage de gentillesse dont je viens de parler, et assez d'années de moins, Montansier vint de sa province à Paris , ayant des projets bien arrêtés de faire fortune. Comme elle ne savait qu'aimer, elle avait fait son capital de cette science ; capital rapportant alors d'assez gros intérêts chez la haute aristocalie galante.

Le moment était bon.

Nous ne comprenons plus à présent ce luxe de galanterie, nourri par les grands seigneurs et la haute finance, excité par toutes les jolies femmes de France , importées, exportées, transportées alors à la suite de tout homme, qui avait un état de maison honorable. Pendant le règne de Louis XV, et à l'exemple du maître, celte manie dispendieuse fut portée à son plus haut période. Le prince de Soubise,ami intime du roi, se distinguait entre tous; il ne se contentait point de jeter l'or à pleines mains sous les pas d'une de ces reines de boudoir , dix ou douze à la fois recevaient ses hommages et ses présens , et , comme il donnait à chacune le même état de maison, la même livrée et un équipage en quelque sorte uniforme, on disait, quand on voyait passer les voitures de ses maîtresses : Voici la maison de Saubise. Les grands et les princes af-

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fichaient le même genre de luxe et le même laisser-aller dans les mœurs. Beaucoup de seigneurs s'y ruinaient. Oserai je ajouter ceci , moi , profane! des prélats même ne pouvaient se soustraire à la contagion de l'exemple; on citait ceux qui avaient leurs petites maisons et leurs maîtresses clandestines . et quelques-uns allaient jusqu'à liraver le scandale et se donner en spectacle. Qu'on ajoute à celte liste la robe et la riche bourgeoisie, qui voulaient aussi imiter la haute noblesse , et on jugera si, pour les femmes galantes , la France d'alors n'était pas une mine féconde et facile à exploiter.

Avec ses heureuses dispositions, mademoiselle Montasierse mit bientôt au fait du code mondain à l'ordre du jour; bientôt les occupations les plus douces devinrent ses occupations essentielles; en peu de temps elle eut une maison montée et grand nombre d'admirateurs. On aimait à la voir, on aimait à l'entendre ; vive, sémillante, toujours la répartie prompte, elle se distinguait, et faisait cercle. On ambitionnait d'être présente! chez elle, on écoutait ses jolis mots, que quelques-uns prétendaient n'être passables qu'à cause de l'accent; mais qu'on me permette de n'être point de leur avis , il faut réellement de l'esprit argent comptant aux méridionaux, car l'accent gascon , en prêtant de l'originalité, fixe en même temps l'attention, et il est peu de parieur pour qui ce ne soit un écueil.

Quoi qu'il en suit , mademoiselle Montansier arrangeait sa vie en femme habile et en femme d'esprit, et pour elle et pour les autres. Si on lui portait de riches offrandes , elle les jetait bientôt dans la circulation, dépensant avec profusion ce qu'elle gagnait avec facilité; du reste, point de défauts remarquables, si ce n'e>t celui qu'on appelle la faiblesse des grands cœurs.

M. de Barras, celu -là même qui joua un rôle dans la révolution, avait pour elle un attachement, qui datait de leurs relations de famille dans le Midi, et elle l'aimait, elle, d'une amitié qui ne s' es t. jamais démentie. De tout

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