CHAPITRE VIT
alors près de soixante ans, mais ne paraissait pas son âge. Rien d'étudié ne se faisait remarquer en elle ; ses manières étaient aisées , franches, naturelles et accompagnées d'une sorte de modestie gracieuse dont l'attrait était indéfinissable. Qu'on se figure l'Elmire du Tartufe, la bourgeoise décente et noble en même temps. Je ressuscitai sa jeunesse par la pensée, et je compris ses triomphes; même alors , son front, ses yeux, sa bouche, chacun de ses traits, étaient délicatement assortis pour lui composer la physionomie la plus mobile et la plus piquante; il y avait dans sa voix quelque chose d'attachant qui attirait ; ses rides mêmes , n'ôlaient passa grâce; elles s'harmonisaient avec le pur ensemble de cette figure, et sans l'esprit et la gaîté qui pétillaient dans ses yeux , j'aurais été étonné que ce fût là une soubrette. Il est vrai qu'elle avait porté bien haut l'emploi , et que saisissant , avant tout , le caractère de la vérité, aucun de ses rôles n'était le calque d'une espèce de nature convenue dans chaqee division de la hiérarchie comique. Thalie lui ouvrit tous ses trésors et lui dispensa les richesses de tous les âges , et les secrets de tous les états. Son ancien camarade Armand, qui désignait la plupart des comédiens de son temps par les titres des pièces du répertoire, lui avait appliqué celui d'une comédie de Dcstouebes : la Force du naturel.
Un pauvre secrétaire d'ambassade , qui se trouverait transporté tout-à-coup au milieu d'un congrès de souverains et de diplomates célèbres, et qui se dirait : «Ces gens-là remuent le inonde, que suis-je parmi eux, el où veux-je aller? » se trouverait justement dans la position où j'étais alors. Près de mon petit coin , à gauche , étaient MM. Saint-Foix, Lemière , Dorât, Rochon de Cbabannes, Duclairon et le peintre Saint-Aubin ; à droite , Mnie Drouin, MUe Panier et Mlle Lamolhe; au milieu d'elles , le célèbre Lekain et le non inoins célèbre Préville, et devant moi , Dangeville, l'héroïne du jour. La littérature , l'ancienne et nouvelle comédie se trouvaient à cette fête,
J'étais bien petit là ; il y avait à se desespérer ou à prendre courage; nuiis puisque je fais ici nies confessions, disons-le, je pris courage; je nie mis à la hauteur des circonstances; mon chagrin même y contribua pour beaucoup. J'ai eu depuis occasion de le remarquer, souvent un demi-chagrin abat; un chagrin réel, en déchirant lame, l'exalte: alors les obstacles à surmonter , la lutte à subir, vous donnent les forces qu'ils sembleraient devoir vous ôter.
En ce moment donc je m'étais mis au diapason.
Après l'accueil tout obligeant de Mlle Dangeville , le grand tragique , à qui j'étais aussi recommande par mon père, depuis long-temps en relation avec lui, Lekain , me fit un honneur qui me valut la bienveillance de toute l'assemblée, il m'embrassa et voulut que toutes ces dames en fissent autant. Oh! Mme Boufflers! ce que c'est pourtant que de bien entrer dans la carrière.
On ne s'occupa bientôt plus que de fêter magnifiquement l'héroïne émérite du Théâtre-Français , l'amour et les délices de tous les gens de goût. Parlerai-je d'un dîner, qui me sembla délicieux , bien que je me lisse presque un crime de me trouver de l'appétit? Le portrait de Mlle Dangeville figurait au-dessus de nous tous et dominait les convives ; ces vers tracés dans le cadre étaient de M. Dorât :
Il me semble la voir l'œil brillant de gaité, Parler, agir, marcher avec légèreté; Piquante sans apprêt et vive sans grimace, A chaque mouvement découvrir une grâce; Sourire, s'exprimer, se taire avec esprit, Joindre le jeu muet à l'éclair du débit, Nuancer tous ses tons, varier sa figure, Rendre l'art naturel et parer la nature.
A la lin du dîner , et après les toasts d'usage, M. de Sainte-Foix fit un rapide éloge de la Reine de Vaugirard. • On aura de la peine à s'imaginer , dit-il , que la même