‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 4 sur 279 · PEUPLE · texte numérisé non relu

PEUPLE

Et maintenant , devant lui se lève la muse du Drame ;

non plus Thnlie et sa marotte décrépite , non plus Melpoinèue et son poignard ëmoussé , mais une femme virile , puissante fée d'intelligence et d'émancipation. Déjà le parrain des Philosophes a frémi devant V Ecossaise. Déjà pour les soutiens de la Sorbonne , le Théâtre se dresse en pilori , et le vers acerbe de Lemière clou'' sur leurs têtes : l'Empire des coutumes (1). Le temps est venu où toutes les idées généreuses se poseront à la Comédie-Française ; animées d'un jeu savant et plein de vie, elles se feront chair et sang pour le peuple ; les mœurs, les passions, les instincts de l'avenir seront désormais au théâtre, et l'agitation des intérêts et des espérances se centralisera à la Comédie-Française.

Le bâtard Figaro a poussé son rire et son sarcasme ! Après le dogme de la tolérance , la comédie vient proclamer celui de l'égalité. Entendez ces transports! ils sont unanimes ; une parade de l'autorité souveraine fait marcher ensemble le parterre et les loges. Croit-on (|u'il n'y ait que le peuple qui applaudisse ? il y a aussi les rivalités de cour créées p;ir d'Hosier (2) ; c'est aussi la protestation de l'inégalité de la particule ; les parchemins réguliers jettent dans la cause populaire ceux qui n'ont pu fournir la preuve des carrosses. Quel succès ! mais quel trouble !

(1) C'est la Veuve du Malabar; l'auteur lui donna ce second titre à sa reprise; jouée comme œuvre d'art en premier lieu, elle devint plus tard oeuvre de philosophie, et obtint un succès qu'elle n'avait pas eu d'abord; voyez là-dessus Fleury.

(2) On exigea , sous le ministère du maréchal de Ségur. les preuve.-, de quatre générations de noblesse, dans l'individu qui voulait servir avec espoir d'avancement. Il y eut encore nommément l'ordonnance des preuves. Ceux qui voulaient monter dans 1rs voitures delà cour (ee qu'on appelait débuter), devaient faire leurs preuves de noblesse ascendante jusqu'à l*an mil quatre cents. Cette loi arma la noblesse de province contre celle de la cour, et Beaumarchais à l'apparition du Barbier démocrate, eut pour lui plusieurs de ces grands seigneurs qui étaient très -peu gentilshommes.

tout est en question La comédie gracieuse cherche à

lutler encore; le bon et ingénieux d'Harleville veut faire rétrograder ce parterre à la veille d'une révolution : l'Optimiste paraît. "Tout est bien ! » dit Colin , avec cette voix des malades qui fardent leur agonie. « Tout est mal !» répond Fabre , en sanctifiant la misanthropie par le P/iilinle de Molière.

Tout est mal ! aussi tout change , et cependant nulle vérité n'a été omise sur le théâtre.

Ici noire tâche serait finie , mais nous ne voulons pas qu'on nous reproche d'avoir parlé de tout à propos de Fleury , excepté de Fienry. Nous ne nous arrêterons pas néanmoins sur d'arides détails biographiques à côté d'un livre où ces détails ont le mouvement et la vie; nous ne disserterons pas non plus sur le talent du comédien célèbre dont le souvenir est encore récent dans la mémoire des zélateurs de l'art comique.

Fleury fut un homme du monde spirituel et observateur, un artiste à l'imagination vive et féconde, un comédien tout grâce et tout verve. Deux générations de public, d'ailleurs el de comédiens ont passé devant lui ; il n assislé à tous les combats du parterre . aux luttes de toutes les poétiques ; il a vu trois fois le Drame changer de face , et s'asseoir devant lui trois peuples pour ces drames divers. La comédie ambrée, la tragédie philosophique , la comé- * die politique et le drame révolutionnaire lui oui demandé un secours qu'il n'a pas prêté à tous avec la même bonne volonté', mais après avoir lu les confidences de ce livre, il n'est personne qui vou'iït loi contester le droi1 de s'écrier avec Shi ridan cherchant la philosophie du Théâtre : « En vérité ! je si.is le meilleur juge des choses. J'ai le plus entendu les témoins ù charge et à décharge de l'histoire. »

J.-B.-P. LAF1TTE.

Première Série» — De lfâï a 1*89.

XES PRINCES ESPAGNOLS.

Prison dorée. — Visite. — Richesse de mes souvenirs. — Mes travaux littéraires. — Milices de monseigneur d'Otrante. — Arrestations. — Serais-je de la conspiration? — L'abdication de Ferdinand VII et les mémoires du comédien.

Après la grande affaire de la renonciation à la couronne d'Espagne, les princes en disgrâce furent gardés à vue à Valeiicay, terre magnifique appartenant à M. Tallcyrand , lequel, selon cette aimable habitude de complaisance qui est le fond de son caractère , avait prêté sa belle demeure à l'empereur pour en faire une prison dore'c et de circonstance.

l(i MÉMOIRES DE FLEURY.

J'étais alors à nia campagne dans le Blaisois, près Ménars , j'eus la curiosité de voir comment étaient traites ces hôtes espagnols ; je connaissais le gouverneur du château , M. Berthemi , et davantage le trésorier, M Aniaurv, que j'avais reçu fréquemment chez moi. Me croyant à peu près sûr de mon Tait, je partis pour Valençay, avec ma fille , mon Anti^one à moi , mon bâton de vieillesse ; car ce marquis de Moncade (1), si leste devant le public, avait soixante ans et la goutte... en petit comité.

Valençay est un endroit délicieux, et M. de Talleyrand l'avait encore embelli par tout ce que le luxe peut inventer de plus recherché. Le. parc est vaste, et la forêt qui l'entoure permet le plaisir de la chasse : les princes en jouirent quelque temps ; mais bientôt on le leur refusa , il y avait même certain endroit du parc où il ne leur était pas permis de se promener. Le jour où j'arrivai , j'eus un instant la pensée de retourner sur mes pas, tant ce lieu de plaisance avait l'air d'une ville de guerre.

De l'auberge où j'étais descendu , j'écrivis un mot à M. Berthemi pour me recommandera lui, et lui dire le vif désir que j'avais de voir les princes : peu d'instans après je reçus une réponse toute flatteuse , et je me rendis au château , où l'accueil le plus favorable m'attendait. « Il faut rester ici jusqu'à demain, me dit l'aimable gouverneur ; vous aurez le temps de vis ter le château et le parc; les princes vont sort r pour aller à la promenade, vous 1rs \ rri z de très-près , et vous viendrez ce soir au spectacle; car pour les distraire on a fait un théâtre à l'orangerie; les acteurs de Li ville de Bourges viennent donner des représentations quand les princes témoignent le désir de les avoir. Ce soir ou joli*' Gulistan et le Tonnelier; vous u'iez placé comme vous devez l'être, et unis ne perdrez aucun des détails que vous voulez observer. Je vou-

(I) Personnage de V École des bourgeois, jouée par Flcury avec une grande supériorité.

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