‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 5 sur 279 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

rirais pouvoir vous offrir l'hospitalité , mais mes ordres sont précis à ce sujet, et je ne pourrais même donner un lit à mon frère ; je n'ai pas besoin de vous dire que vous dînez aujourd'hui avec moi , et que vous y déjeunez demain. » — Tout cela Tut dit avec tant d'abandon , tant de grâce et de franchise , que j'acceptai avec plaisir.

Bientôt les princes. passèrent dans la galerie. Ferdinand marchait le premier avec son oncle, qui me rappela Louis XVI; mais maigri' le sentiment qu'on éprouvée la vue des grandes infortunes, la figure du prince héréditaire ne me revint pas : ce teint olivâtre , ces yeux enfoncés, vifs il est vrai, mais exprimant la terreur, ce nez long , dominant sur le tout , donnaient à l'ensemble quelque cho^e qui mspirait moins l'intérêt que l'éloignenient. Son frère était mieux que lui ; mais tous manquaient de noblesse , et il y avait dans leur attitude . dans leur marche , dans leur geste , je rie sais quelle exiguïté lourde et quelle mesquinerie disgracieuse. Certes je ne cherchais point en eux des hommes se donnant des ars de héros dans l'adversité et se posant en victimes; mais dans m'a longue carrière j'ai vu que le malheur ne frappait personne sans imprimer une espèce de physionomie de grandeur, soit qu'il y eût courage, désespoir ou résignation ; chez ces princes, rien de cela. L'influence de Valençay agissait-elle sur eux ? Hôtes de M. de Talleyrand , dissimulaient-ils à cause de l'air du pays?

Les princes étaient suivis du gouverneur, de M. Damezaga et autres personnes de sa suite. Du reste, on les traitait en rois; tous les honneurs, toute l'étiquette possible; formaient-ils un souhait , il était accompli. On allait audevant de leurs volontés, ou cherchait à deviner leurs désirs. Napoléon leur avait tout accordé.... sauf la liberté et la patrie.

J'allai au spectacle le. soir. Le prince apercevant une figure qui lui était inconnue, demanda au gouverneur qui j'étais. J'ignore quelle fut la réponse de M. Bcrtheini ;

mais après quelques mots échangés entre eux , ce dernier s'étant éloigné , je vis Ferdinand fixer les ycnx sur moi avec attention. On lui apporta des ra fraîchisse mens : il lit fon lire du sucre , je crois, et tout eu tenant sa cuiller, son regard ne me quittait pas; peu après il nous envoya de ces mêmes rafraîchissemens , et nous lit un geste de la main , qui voulait être gracieux : je remerciai par une inclination de tète. Pour ce soir-là, tout fut lini.

Le lendemain matin , j'assistai à la messe : je n'étais pas à plus de trois pas du prince héréditaire, un peu en arrière et à sa gauche; il tournait doucement la tète , m'examiuant ainsi par regards dérobés , et comme à la sourdine. Je pensais que peut-êlre la présence d'un comédien lui semblait bizarre dans un pareil lieu ; mais je me trompais : son regard , difficile à soutenir, n'exprimait pas l'étonnement. Je suivis un geste qui semblait m'ètre destiné. Tout en tenant son livre de prière , et chaque fois que ce prince tournait le feuillet, il frôlai t la page en la faisant claquer, comme pour attirer mon attention ; puis , réunissant les doigts avec l'air de quelqu'un qui écrit , ses yeux me regardaient encore et m'interrogeaient : les mots, « n'avezvous rien à me dire? » semblaient errer sur ses lèvres. 11 ne trouva nulle réponse sur les miennes , mais tout me lit présumer qu'il avait eu un instant la pensée que j'étais peut-être un émissaire chargé pour lui de quelque dépèche ; car, ainsi qu'on va le voir, il était question en ce moment de le faire évader.

Outre la raison que les goutteux ne sont bien que chez eux , les pensées que ma présence faisait naître chez les princes me gênaient : il n'était pas humain de laisser entrer dans le cœur des pauvres prisonniers des espérances auxquelles je savais par moi-même qu'il était bien cruel de renoncer : dans tous les cas la prudence nous disait de retourner chez nous. INous prîmes congé, remerciâmes M. Bcrthemi, et, revenus à la maison , l'air de mon petit domaine nous sembla meilleur à respirer.

Page 1