CHAPITRE VIII
Le bruit courut que Mlle Clairon paraîtrait en celte circonstance, à la cour, sur la scène tragique, où la duchesse de Villeroi, qui l'aimai l tendrement, tenait à la réinstaller, pour ainsi dire, elle-même. II y eut, dans le cornant d'avril 177U , avant les fêles préparées à Versailles, et sur le théâtre delà Comédie-Française, une répétition A'Athalie, telle qu'on devait la jouer au grand théâtre de la cour, c'est à dire avec les chœurs, les comparses et lout l'appareil théâtral. Mlle Clairon parut en effet, et, quoique dans une répétition décousue , elle se montra , disait-on , plus héroïque que jamais , développant une majesté qui en imposa à une assemblée choisie et très-nombreuse. Comme j'avais la certitude de la voir jouera Versailles , et que je préférais jouir de tout l'effet scéuique d'une pareille représentation, je ne voulus point aller à la répétition de Paris. Cependant à quelques jours de là , on répandit la grande nouvelle, que MIle Clairon ne jouerait plus le rôle (V.Ji/ialie , quoiqu'elle l'eût déjà répété, niais reparaîtrait dans celui d' Amenaïde. Cette espèce de mortification , disait la chronique , lui venait de Mmc Dubarry, qui , protectrice déclarée de Dumcsnil , avait obtenu du roi qu'on ne ferait point un passe-droit aussi injuste à cette dernière actrice , non moins célèbre que sa rivale.
lyinie (ic viUcroi au désespoir se donna aussitôt de grands monvemens pour parer le coup qui menaçait sa chère Mlle Clairon , et telle était l'extrême passion de celte grande dame pourcellc «ju'elle appelait notre Melpomènc, qu'elle lit tout au monde afin que la susceptibilité de la tragique déesse ne fut point blessée par une mortification de cour.
On s'occupa beaucoup dans le ménage royal de celte affaire. Louis XV, excité par la favorite, tenait bon pour Dumcsnil ; Mmc de Villeroi remuait ciel et terre pour Clairon : il y eut des marches cl des contre-marches; aux sollicitations succédèrent les intrigues; enfin Mme Dubarry ayant fini , de guerre lasse , par se désister (à l'issue d'un
conseil de cabinet sans doute) , le roi de France et de Navarre céda à la reine de Carthage. Il fut solennellement décide que ce serait Mlle Clairon qui jouerait le rôle ŒAthùtte.
Enfin les l'êtes de Versailles commencèrent. Aucune description ne pourrait en peindre la splendeur; elles avaient attiré de toutes les parties du royaume et même des pays étrangers , un immense concours de curieux. L'élégance des habits, la richesse dfs équipages, la beauté des parures des dames de la cour, toutes resplendissantes de diamans ; la richesse du grand couvert ; l'iluminalion des jardins éclairés tout-à-coup et comme par enchantement, de plusieurs milliers de lumières , brillant sous des cristaux de diverses couleurs, offrirent une succession d'aspects ravissants. Qu'on juge de la fête par le luxe du bouquet d'artifice ! en un clin d'œil on vit s'élever dans l'espace trente mille fusées d'un écu la pièce. Je n'ai jamais vu quatrevingt-dix mille francs de fumée faire un plus bel effet !
Je ne m'arrêterai pas aux fêtes données à Paris , et qui furent marquées par une catastrophe d'un présage bien sinistre. Curieux et empressé de tout voir , je fadlis me trouver au nombre des victimes , bien m'en prit d'être alerte et avis»'.
La représentation tant annoncée eut lieu enfin au grand théâtre de la cour , et j'y assistai. C'était quelque chose de vraiment royal, digne d'un peuple brillant donnant la bienvenue à la fille de Marie-Thérèse. Jamais je ne vis tant de luxe et de faste réuni dans une salle si riche. Quelle pompe de spectateurs ! Athalic pouvait paraître , je doute que les douze tribus d'Israël lui eussent présenté une cour plus magnifique. Athalic parut en ellet, je me trompe , ce ne fut point cette reine des Juifs , peinte à si grands frais par Racine , Mlle Clairon mentit à sa haute réputation , elle déclama plutôt qu'elle ne sentit son rôle; du moins tel fut l'effet qu'elle produisit sur moi, et sur la plus grande partie du public ; ou la trouva au-dessous de sa renom-