‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 42 sur 279 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

liage, avec une autre archiduchesse, qui ne pourrait que perdre à être comparée à celle à qui on rendait alors de si justes honneurs.

Ce que ma sœur nous écrivait de Marie-Antoinette m'avait préparé à la voir avec une sorte d'admiration. Je trouvai de plus, au fond de mon cœur, comme un secret pressenliment que je serais aussi à mon tour protégé par cette jeune et belle princesse.

Mme la Dauphine me sembla charmante. Sa taille svelte, sans être trop mince, paraissait celle d'une jeune fille qui n'est point encore formée. Je ne donnerai pas ici ce portrait si souvent tracé par de plus habiles peintres que moi. Ce que je remarquai davantage était une noblesse bienveillante, à travers laquelle perçait la mutinerie pétillante d'un enfant d'esprit. Je ne sais quel charme et quelle douceur angélique tempérait sa dignité et respirait dans toute sa personne! Il était difficile en voyant cette jeune princesse destinée à être reine de France, de ne pas sentir pour elle un sentiment de respect mêlé de tendresse. C'est l'impression quelle me sembla faire généralement dans cette ce-. lèbre représentation , où les spectateurs s'occui èrent pour le moins autant de Mme la Dauphine, que de la beauté du spectacle.

Du reste, le passe-droit fait en cette circonstance, par la superbe Clairon à sa rivale, ne servit qu'à enflammer le génie théâtral de Mlle Dumesnil; je la vis jouer successivement avec une sublimité nouvelle et continue diflërens rôles au Théâtre-Français, que je fréquentais aussi souvent que me le permettaient ma position et mon emploi au théâtre de MIIe Monlansier. Dumesnil, par L'effet de ce nouveau stimulant, retrouva toute la jeunesse de son talent, et fit disparaître ces inégalités qui lui étaient, disaiton, assez ordinaires depuis quelques années. Elle devint même dès-lors plus chère au public, qui l'applaudissait de manière à lui faire oublier les intrigues de Mlle Clairon. Une semblable faveur la sunit au spectacle de la cour dans

le courant de Vêlé. Mme Dubarry voulut lui donner occasion de prendre sa revanche devant les nobles spectateurs qui étaient aux fêtes du mariage; elle demanda pour eux Scmiramis , et lui lit présent de la robe, on plutôt du riche costume que devait revêtir cette reine de Babylone. J*y étais, et sans chercher d'autre éloge, je dirai que, dès ce moment, je regardai comme avérée celte anecdote, que d'abord je croyais f.ibule.use : Un jour, où Dumcsnil avait mis dans Cléopâlre la brûlante énergie dont son amc était dévorée, le parterre tout entier, par un mouvement d'horreur aussi vif que spontané, refoula sur lui-même et recula devant elle, laissant ainsi un grand espace vide entre les premiers rangs et l'orchestre, comme pour se mettre hors de l'atteinte de ce regard qui le terrifiait. — Eh bien! me ditLekain, que je vis après la représentation, comment avez- vous trouvé ma reine? (Il appelait ainsi MIle Dumesnil.) — Au-dessus de tout éloge, répondis-je. Ne pourraije lui faire mon compliment?

Lekain aussitôt me conduisit dans la loge de Dumcsnil : nous fûmes reçus en amis. Elle était debout lorsque nous entrâmes, et en casaquin, costume qu'elle affectionnait beaucoup; de façon que, si j'avais été seul, je l'aurais prise d'abord pour son habilleuse. Il n'y avait plus rien de la femme surhumaine île tout à l'heure; je comprenais à peine une telle puissance de transformation; cependant après avoir reçu nos félicitations , elle redevint un peu Dumcsnil la grande, en se mettant dans une colère qui lui luisait trop honneur pour que je n'en dise pas le sujet.

— Tenez, Likain, dit-elle, voyez ce qu'on m'envoie. — Des Vers! quelque éloge sans doute? — Je n'aime pas les éloges aux dépens de mes Camarade?. On a tort si l'on ci oit me faire plaisir ainsi. — Ah! ah ! il s'agit de Clairon. Vous la défendez!.... — Oui, je la défends; qu'on me la laisse à moi seule : nos combats ne sont qu'entre elle et moi; mais nos combats doivent être au théâtre. Qu'elle intrigue, je jouerai. Qu'elle recommence, je tâcherai de faire mieux;

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