CHAPITRE XI
tel acteur règne, et, sans le copier, il Faut pour plaire se mpttreun peu dans sa ligne, naviguer dans ses eaux, comme diraient les mnrins, ou avoir assez de talent pour se faire adopler avec une manière nouvelle. En tout, le public aime ses aises, et si les auteurs ont leur poétique, le public a aussi la sienne; il prend en faveur un comédien, c'est désormais son modèle , c'est sur ce patron que tous les élèves doivent être taillés, ou il faut qu'ils se résignent à se voir long-temps repousses, à moins, ainsi que je l'ai dit, de prouver leur force par un talent sans conteste, le public ne se rendant jamais aux demi preuves.
Outre mes juges, il aurait donc fallu encore ne me présenter qu'après avoir étudié mes chefs, non pour me faire acteur à la suite, mais pour savoir quelle place il y avait à tenir, et d'abord , s'il y avait une place.
Ce travail, que j'aurais dû faire en arrivant, je le fis trop tard pour mon succès, mais enfin j<> le fis. J'étudiai les quatre hommes qui étaient en possession de la faveur publique, c'est-à-dire Bellecourt, Mole, Monvel et Préville. Ce dernier jouait les comiques, mais dans ma tête , et d'après l'opinion des connaisseurs, Préville était classé dans le premier emploi.
On pouvait espérer tenir sa place aprèsBellecourt; outre la vieillesse de cet acteur et sa retraite prochaine , son talent n'était pas de nature à décourager. Successeur de Grandval, il n'avait hérité de ce comédien que des qualités données par le travail et la longue expérience du théâtre. Son protecteur, M. de Richelieu, avait voulu dans le temps l'opposer à Lekain, s'imaginant qu'un homme superbe serait un comédien remarquable; mais après quelques essais malheureux, et une lutte plus malheureuse encore, Lekain prit son rang, et le bel acteur chassa le bel homme.
Voué dès-lors au comique, il s'y tint avec assez d'honneur. Joignant à des qualités de décoration, l'acquis, l'expérience el l'étude, il trouva certains équivalens qui simulent les qualités. Bellecourt fut plus décent que noble,
Il ï MÉMOIRES DE FLEURY.
plus vraisemblable que naturel , il avait moins de physionomie que de figure. On appelait savant un jeu qui n'était que régulier. Trop de travail éteignait en lui le feu de l'exécution. Il y .a une mesure au-delà de laquelle le métier l'emporte sur l'art; tout comédien irréprochable ressemble au peintre qui se sert du mannequin. Beilecourt, exact et épluché, prononçant bien, prosodiant bien, et ne laissant échapper aucun vers incorrect, se serait fait pendre avant de faire rimer un singulier avec un pluriel; mais il jouait moins ses rôles qu'il ne. les dissertait, en l'écoutant les artistes avaient plus à profiler que le public à se plaire. Il avait pourtant une excellente qualité qu'on ne saurait trop louer, c'était d'écouter parfaitement, et de servir de même le comédien qui se trouvait avec lui en scène. Le premier de tous d'ailleurs dans une nuance dont on ne peut plus se rendre compte, on ne saurait imaginer de quelle façon noble et élégante Beilecourt abordait et saluait une femme : le Bfou de la danse prétendait qu'après lui, Vestiis! l'homme le moins irréprochable dans un menuet aurait pu être Bellecourt. Ce témoignage confirme mon jugement sur ce grand acteur dans les petites choses.
Tel que je le dépeins, et quand on le comparait à Mole, Beilecourt était l'ombre au tableau ; les qualités arrangées de l'un faisaient ressortir les dons naturels de l'autre. Mole n'avait pourtant nul besoin d'un tel voisin pour briller au premier rang : pour nous, excellent acteur à voir et modèle dangereux à imiter, il allait aux nues avec des défauts qui auraient fait tomber les autres; il hésitait, bégayait, parlait avec volubilité, tâtonnait la prose, tâtonnait les vers, les entrecoupait de: on, on, an, an, in, in! suivant le son donné par la rime. Tantôt il vous étonnait par des réticences inouïes, tantôt il procédait par un débit qu'on avait peine à suivre; mais tout cela avait un charme qui n'était qu'à lui. C'était la représentation la plus complète de la jeunesse, de la grâce et de la vivacité. On ne le trouvait jamais mieux, que lorsqu'il avait un défaut de uié-