CHAPITRE XI. U
moire; il prenait alors «ne façon tonte particulière de tirer ses manchettes, de caresser son jabot, de chercher sa tabatière, de toucher son e'pée, ou de changer son chapeau de place, qui éblouissait. Irrc'gulicr, et pourtant se ressemblant toujours lui-même, il aurait tout perdu par la correction. Quel heureux emploi des négligences ! quelle chaleur! quel mouvement! quel élan! C'est pour lui, sans doute, qu'on a trouvé l'expression : brûler les planches.
Joignez à ce talent un visage bien dessiné et une tournure d'une élégance parfaite, vous n'aurez pas de peine à croire qu'il devint bientôt la coqueluche de Paris. Idolâtré du public en général, et du beau sexe en particulier, il devint l'homme à la mode. On le nomma le vainqueur dq, toutes les femmes, et le bien-venu de tous les maris. Il régnait au théâtre, et tyrannisait en ville. Une fois il fut malade; on ne pouvait passer dans sa rue tant elle était encombrée de carrosses à armoiries : la noblesse, la linance , la robe , l'épée , se faisaient écrire chez lui ; le tiersétat serait venu s'il l'avait osé, ou si Mole l'eût permis. Louis XV envoya deux fois savoir de ses nouvelles.... Dubarry l'aimait tant! Le monarque, se conduisit en celte circonstance comme tout mari de bonne maison. La Faculté déclarait-elle sa longue convalescence, lui ordonnait-elle; le meilleur vin pour rétablir des forces délabrées, aussitôt l'ordonnance devenait publique, les caves de Paris, les caves de Versailles, étaient sens dessus dessous; les courriers partaient, dépêchés des quatre coins de la France aimante on séduite, et dans !e même jour, Mole, Mole l'enchanteur! recevait deux mille bouteilles de vin de toutes espèces. Deux mille, comprend-on? Eu supposant la demidouzaine par chaque femme aimable, il y avait trois cent trente-trois intérêts de cœur, lésés de cette maladie.
Il est vrai que Mole, le grand acteur, appartenait à la famille dont il portait le nom illustre, c'est-à-dire du moins qu'il avait voulu le laisser deviner d'abord , et lorsqu'il l'eut dit, chacun le crut; et pourtant avant sa grande vo-
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guc, Mole s'appela Molet; mais trouvant que ce nom n'avait pas un air de dignité seénique assez convenable , au moyen de l'adroite suppression d'un T et avec la toute petite addition d'un accent, il se trouva tout à coup d'une ancienne et noble famille de magistrature. A sa place, disait Dngazon, j'aurais fait un autre arrangement; il y avait moyen de descendre de Molai, le grand maître des Templiers, la noblesse d'épée l'emportant de cent piques sur la noblesse de robe.
Je rapporte tout ceci moins pour parler fie la vanité de l'homme, que pour montrer quelle place il tenait dans l'opinion. L'acteur chéri rendait au public en talent ce que celui-ci donnait en gloire.
Je ne dois pas oublier une des plus grandes perfections de ce comédien , perfection que les auteurs surtout apprécieront. Il s'attachait aux ouvrages et ne les abandonnait qu'a la dernière extrémité, se faisant un point d'honneur de faire partager ses croyances au public , et de prouver à ses camarades son infaillibilité; mais aussi la plupart des auteurs sachant cela, travaillaient plus pour lui que pour la gloire de la scène, et comme un rôle est plus facile à faire qu'une pièce, c'est pour Mole et par Mole que le théâtre fut inondé de cette quantité de comédies appelées : X Impatient, le Jaloux, le Séducteur, Y Amant bourru, Y Inconstant , etc., espèces de demi-caractères qui étaient autant de sonates à son usage.
Après Mole, et dans le même emploi, s'il avait été donné ù quelqu'un de se faire remarquer, on n'aurait pas deviné au premier abord que cet homme était Monvel. Petit, mesquin et grêle, il avait au par-dessus la voix fêlée. Sa maigreur à faire pitié, fit dire à Arnoult :« C'est un amant à qui on a toujours envie de faire donner à manger. »Et, à propos de lui aussi, Mlle Clairon s'exprimait en ces termes ;«On annonce Achille, Horace, un héros quelconque qui vient de gagner une bataille en combattant presque seul contre des ennemis formidables, ou bien un prince si charmant, que