‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 7 sur 279 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

la Comédie-Française était en péril , el qu'elle m'envoyait un exprès; je me trompais : je vis entrer un homme d'un certain âge, soigneusement coiffé , arrange' avec goût; superbe taille, belle ligure, de la grâce dans la démarche, de la bienveilliince clans le regard. — « Je voudrais être seul avec vous , me dit-il. — Très volontiers. (Je lis un signe, on sortit.) Qui me procure l'honneur de vous voir? — Un artiste de votre mérite doit s'attendre à des visites. — Oh ! Monsieur... »

Évidemment mon visiteur était embarrassé ; enfin , après avoir un peu rougi , un peu hésité, après que je l'eus un peu pressé : — « Vous connaissez M. Bertilhac ? me dit-il.

— Ne sachant où voulait eu venir cette interrogation , je répondis un peu brusquement : — « Eh bien , quand je le connaîtrais !... — Il a été arrêté. — Arrêté ! — Et conduit au donjon de Vincennes. — Et pourquoi ? — Comme conspirateur. — Monsieur Bertilhac? allons donc !

J'avais raison d'avoir des doutes , M. Bertilhac était un homme brave , excellent ; mais il n'y avait pas plus du conspirateur en lui, qu'en moi de l'astronome ; aussi ce fut avec un sourire d'incrédulité que j'accueillis cette grande nouvelle. — « Monsieur, cela est réel , ajouta cet homme , on conduit M. Bertilhac au château de Vincennes.

— Ceci devient sérieux. Et de quelle conspiration l'accuse-t-on? — Il a voulu faire évader Ferdinand. — Sa Majesté Catholique s'était bien adressée. — On a arrête aussi l'aumônier du prince. — Et il est à Vincennes aussi?

— Ou ne le dit pas. (Et sa voix s'assombrit.) — Quel ton tragique vous prem ?■ ! — On a arrêté un nommé Bédassier.

— Bédassier! Mais je le connais; il appartient à une honnête famille. N'est-ce- pas le tailleur du château? — Luimême : vous les connaissiez tous , monsieur Flcury (1)1

Ici l'œil de cet hOmnie cherchait à devenir scrutateur ;

(l) Ce Bédassier fut necusé de faire parvenir les lettres du dehors dans le collet des habits,

je compris à qui j'avais à faire, et je ne baissais pas les miens. Je lui demandai quel motif l'amenait chez moi , pourquoi il venait m'apprendre cette conspiration prétendue, et les noms des conspirateurs; j'ajoutai : — « Est ce que par hasard je serais , moi , de la conspiration ? »

Après avoir cherche à dissimuler un petit sentiment de honte , l'émissaire de la police ( car c'en était bien un ) débuta par me dire qu'il n'était point chargé d'une mission de rigueur; que la police était active mais protectrice, ennemie surtout de toute violence avec un homme comme moi ; qu'en cette circonstance, par exemple , on ne voulait pas que son action fût autrement sentie ; ce monsieur enfin n'était qu'un curieux avec gendarmes. — « On vous a vu à Valençay, monsieur Fleury ; le prince Ferdinand a cherché à vous parler, on croit que vous n'avez rien entendu; mais des rapports ont été faits ; vous avez passé quelques nuits à écrire; ou a remarqué de la lumière chez vous à des heures où tout le monde doit être couché : sans doute il y a erreur ; je viens donc officieusement visiter vos papiers , les inventorier en votre présence , et les emporter ensuite: ma mission se borne là. Permettez-moi de la remplir sans bruit , sans éclat ; il me serait pénible d'user des moyens que , dans le cas prévu d'une résistance , on a mis à ma disposition.» — Là-dessus il me montra di ux signatures respectables , Vil bondo cani de ces gens-là.

Il aurait pu parler long-temps ainsi , que je ne l'aurais pas interrompu , tant fut grande ma surprise : moi , érigé en cousp rateur! Quoi qu'il en soit , comme la police avait une réputation toute faite, je ne voulus pas lutter d'autorité avec elle, et je dis à l'inquisiteur en sous-ordre, en lui montrant des monceaux de papiers : — « Tenez , Monsieur, tenez, asseyez-vous là. Lisez , inventoriez , cachetez, et grand bien vous fasse! » — Et je passai derrière mes rideaux pour m'habiller.

Qui le croirait? je n'attachais pas autrement d'importance à ces papiers , et lorsqu'ils m'eurent été pris , je fus

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