CHAPITRE XIV
îa scène, cette spirituelle finesse de jeu, qui faisait valoir non-seulement les idées, mais les intentions de l'auteur comique. Je ue veux pas dire par là que des acteurs de province ne pussent bien jouer aussi la comédie. Pris séparément, plusieurs montraient sans doute des talens incontestables-, mais c'était à Paris seulement que les acteurs arrivaient à celte émulation réciproque, à cet ensemble parfait dont j'ai parlé, ensemble si difficile à acquérir, et qui faisait le charme des connaisseurs et les délices de la bonne société.
J'appréciais comme je le devais ce beau concours, et la supériorité des talens de nos premiers acteurs dans le comique comme dans le tragique ; c'était pour moi un vif stimulant , un puissant motif de zèle, et je le témoignais , au moins, par une grande exactitude à remplir les devoirs de mon emploi.
Après la mort de M. de Voltaire, le Théâtre-Français avait à se soutenir plus par ses propres forces, que par celles des auteurs. Pour peu qu'on approfondit l'état réel des choses, on trouvait tous les signes d'un dépérissement marqué dans les compositions théâtrales. Les divers ressorts de notre système dramatique semblaient être usés. Comment ne l'auroient-ils pas été après deux ou trois mille pièces jetées, pour ainsi dire, dans le même moule? où trouver des sujets, des situations, des mouvemens, des effets nouveaux en s'altncliant surtout à suivre éternellement l;i même méthode? Dans la comédie , on ne voyait déjà plus en pièces nouvelles que des riens à personnages épisodiques , n'ayant de succès que par des détails brillantes. Dans le tragique, les pièces de Dubelloy et de Lemière nous menaient à la bouffissure. Restait le drame larmoyant et la tragédie dite bourgeoise : belle trouvaille ! « Ce sont des eunuques qui crient qu'ils ont fait un enfant, » disait Préville.
Voilà dans quelles circonstances je fis mon second début : j'ai dit que je fus accueilli bien moins défavorable-
nient que la première fois. Je jouai avec assez de succès dans Heureusement et dans les Fausses infidélités ; mais le rôle où je réussis le mieux, contre mon attente, fut celui de Saint-Albin , dans le Père de famille. La reine ayant assisté avec beaucoup de personnes de la cour, à une de ces représentations, se montra satisfaite , et ilit que le débutant n'était pas sans talent et promettait ; elle eu parla même au maréchal de Richelieu; celui-ci répondit : « 11 est vrai, madame, que Fleury promet, mais il se ferme la porte du Théâtre-Français , parce qu'il a la prétention d'être sociétaire; c'est d'ailleurs une mauvaise tête , et il ne cédera pas. »
La jeune reine me connaissait par ma sœur, je le savais bien; d'un autre côté, j'avais auprès de Sa Majesté une protectrice puissante , Mme Campan. Depuis mon aventure de Versailles avec les chevau-légers, je m'étais acquis une réputation chevaleresque, qui m'avait servi plus d'une fois. Un acte de courage est bonne apostille pour toute la vie auprès des femmes. Celles qui sont passionnées , vous aiment par un retour sur elles-mêmes, et les sages, par esprit de corps; Mme Campan était de ces dernières, elle se Irouvait à Versailles à la fameuse époque , et depuis elle me montrait beaucoup de bienveillance; sa charge de femme de chambre de la reine la mettait à même d'être utile , c'était l'obligeance en personne , et quant à ce qui me concerne , sans elle peut-être je ne serais pas au Théâtre-Français.
Sans doute elle m'avait déjà recommandé en cour, plusqu'après son entretien avec le duc de Richelieu, la reine rapporta à Mme Campan ce qu'on lui avait dit de mes prétentions. Cette dernière en y réfléchissant, crut voir dans tout cela un malentendu; elle voulut s'en expliquer avec moi. Quand je la vis , je lui représentai combien je tenais à être reçu , ne demandant pour toutes conditions qu'à doubler les premiers sujets et à ne recevoir de rétribution que la part la plus modique , c'est-à-dire un quart de part ;
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mais qu'ayant à faire un long noviciat, il était bien naturel de prendre au moins mes sûretés, pour ne pas me trouver expose' à être renvoyé par un caprice; comprenant du reste parfaitement bien , que ce ne serait qu'à force de travail que je parviendrais à me créer un état et à pouvoir dire avec une sorte d'orgueil : « J'appartiens au Théâtre- Français ! '
— Très-bien ! me dit Mme Campai) , je sais maintenant ce qu'il faut répondre pour vous; mais d'où vient donc cette réputation de mauvaise tète que le maréchal de Richelieu vous donne , auriez-vous encore fait des vôtres ! — Je ne sais ce que M. le maréchal veut faire entendre , répondis- je , à moins qu'il ne soit instruit de mon petit pourparler avec Mole. — Ah ! ah ! et que s'cst-il passé dans ce petit pourpaler? — Une simple explication. Mole n'a point de rivaux à craindre , et a la faiblesse d'en avoir peur; il intrigue pour faire placer un sieur Florence , à mon détriment ; j'ai élé lui dire que je savais ses mauvaises dispositions à mon égard , que , ne pouvant pas l'empêcher d'avoir des protégés, je le priais de s'abstenir de me nuire , ou ma foi !... que je le tuerais ou qu'il me tuerait.— Voilà une alternative fort agréable; savez-vous , Fleury, que vous attenteriez en même temps au repos de bien des dames ? Songez-y donc ! Mole est une sorte de propriété nationale. — Aussi moins par docilité sans doute, que pour se conserver à qui de droit, il m'a dit : qu'il ne nuisait à personne, et que Florence ferait bien son chemin tout seul. — Et vous avez été rassuré? — Depuis lors , je marche sur des roses. — Voyez-vous! on ose dire pourtant que vous êtes mauvaise tête !
Ainsi , moitié sérieuse , moitié riante , se passa mon explication avec Mme Campan.
Pour mieux me servir elle forma le projet, à mon insu, de me faire obtenir une audience de la reine , à la suite de laquelle Sa Majesté recevant de moi-même l'explication que je venais de donner, m'accorderait sans doute sa haute
protection. Ce plan arrêté, clic saisit adroitement la première occasion pour dire à la reine qu'elle me connaissait sous des rapports favorables , qu'elle savait bien que j'avais un caractère ferme , qu'apparemment je désirais n'être pas dans la fausse position des acteurs à la pension nu Théâtre-Français, mais qu'il était impossible que je désirasse part entière. « M. le maréchal aura été trompé, ajoula-t-elle, il y a quelque intrigue, je parie, contre ce pauvre jeune homme. » Et là-dessus, pour piquer la curiosité de la reine, elle dit sur le pauvre persécuté , tout ce qu'elle savait, en bien et en mal , mais de ce mal qui ne nuit jamais sans doute ; elle lit de moi un jeune comédien tenant du Raphaël, du page, du Roland, et surtout du martyr. Après un tel éloge c'était à donner le désir de me voir à Dieu le père : « Je veux lui parler, dit Sa Majesté, qu'il vienne demain. »
Je fus aussitôt prévenu , et le lendemain , Mme Campaa me présenta elle-même à la reine , après m'avoir fait entrer par les petits appartements : — Vous ressemblez bien à votre sœur, me dit Sa Majesté en me voyant. — Quoi ! madame, vous daignez vous souvenir... — Bonne, excellente femme! aimée, bouorée , et du talent ; vous en aurez aussi , je vous ai vu jouer dernièrement dans le Père dû famille , et vous m'avez fait le plus grand plaisir; mais ce n'est pas tout que d'annoncer du talent, il faut encore être raisonnable. Comment donc i M. de Richelieu m'a dit que vous vouliez être reçu ! — Oui , madame , répondis-je de l'air le plus respectueux. — Vous l'entendez , reprit la reine, en se retournant vers Mme Campan, direz-vous encore que le duc a été trompé? Etre reçu , c'est avoir part entière. — Aon, madame, et je supplie Votre Majesté, répïiquai-je, de me permettre de lui représenter qu'il s'en faut bien que mes prétentions s'élèvent si haut. Je désire être reçu sociétaire pour avoir la certitude d'appartenir pour toujours au Théâtre-Français ; mais comme on n'arrive à la part entière que par droit d'ancienneté, je me