‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 80 sur 279 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

bornerai , dans mon emploi , à doubler les acleurs qui sont devant moi ; et alors étant en quatrième , je demande seulement quart de part. — En est-ce ainsi vraiment? — Je tiens d'ailleurs beaucoup au titre de comédien du roi, et je renonce pour le mériter et l'obtenir, aux avantages d'un engagement bien plus lucratif en province. — Quoi! vous

ne voulez que ça ? me dit la reine , c'est bon ! Je me

retirai très peu rassuré , ne sachant pas trop à quoi m'en tenir à cause du ton un peu caustique avec lequel Sa Majesté avait prononcé sa dernière phrase en me congédiant.

Huit jours se passèrent dans l'attente; point de nouvelk's de la cour ni du théâtre. J'écrivis à M. le duc de Duras que je ne jouerais plus, jusqu'à ce que mon sort fût lixé. Le surlendemain je reçus mon ordre de réception; Mme Campan avait voulu me laisser le plaisir de la surprise. Pendant ces jours si cruels d'anxiété , la reine daigna me recommander elle-même au duc de Duras de manière à être obéie : c'était m;i destinée tout entière.

J'allai faire ma visite à MM. les gentilshommes de la chambre. En entrant chez le maréchal de Richelieu , cet illustre vieillard , ce lin courtisan, vint à moi : — Eh bien ! monsieur , vous devez être content , vous l'emportez! la reine l'a voulu ; mais croyez-moi , soyez moins barre de fer et ménagez Mole. — Impossible, monseigneur; c'est mun caractère , et je serai toujours tel que vous dites. Quanta M. Mole, je rends justice, plus que personne peut-être , à son talent ; mais des ménagemens pour l'homme , qu'on ne m'en demande point ; je serai exact et même ponctuel à mon devoir; on ne peut en exiger davantage... Après ces mots, je pris respectueusement congé de M. le maréchal.

Qu'on ne s'étonne pas de \oir la reine à cette époque se mêler d'affaires de théiïtrc, et s'en occuper même avec une sorte d'intérêt. Outre que , pour moi , le souvenir de ma sœur nie recommandait auprès d'elle, ses goûts la portaient à accorder une protection bienveillante aux artistes

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on général. Ce qu'on regarderait aujourd'hui comme futilité , se traitait en chose sérieuse alors , les amusements étaient les véritables affaires ; d'ailleurs , à ceux qui trouveraient mauvais que la cour intervint ainsi dans le gouvernement des coulisses, je répondrais que c'était une tradition reçue , en remontant à deux grands hommes : Molière et Louis XIV.

Monsieur frère du roi , même, qui s'était mis à faire un peu d'opposition , payait son tribut à la mode du patronage théâtral , et cette année aussi il poussa chez nous (pardon si j'en prends l'habitude) un jeune auteur qui annonçait un talent réel ; M. Ducis nous donna Œdipe chez Admète , tragédie qui avait le mérite bien rare de tenir de la simplicité antique, disaient du moins ses partisans. Pour moi , qui ne connaissais rien de cette docte antiquité, si l'on voulait témoigner par là que l'œuvre nouvelle approchait des ouvrages de Corneille ou de Racine , je demande excuse pour la témérité de mon jugement , mais avec ce que J'avais de bon sens, il me sembla que l'unité d'action manquait à cet ouvrage , où l'intérêt divisé ne s'arrêtait sur personne , se prolongeant et changeant fréquemment iVun acte, et même d'une scène à l'autre. Toute l'exposition poétique du premier acte avait le défaut de ne rien exposer; le second était faible ; le quatrième languissant ; le dénouement de commande, et aussi postiche qu'on en puisse faire ; mais Briz.ml fut sublime et Monvel entraînant. Un accident même qui aurait pu nuire à l'ouvrage , le servit: Monvel se blessa en sortant de scène, et la deuxième représentation en ayant été retardée , l'auteur , véritable poète , retravailla , coupa , lit des améliorations, ôla plusieurs choses répétées , désenfla un peu de la bouffissure du style , et nous eûmes à la suite un succès assez complet de tragédie. Cela fit oublier la chute des Rarim'cides.

J'allais les oublier ces superbes Bannécides et leur fertune équivoque ! Celait une tragédie nouvelle de M. de

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