CHAPITRE XVI
épîlres badines et héroïdes passionnées ; c'était l'aigle des jolis riens; vif, inconstant, ami des plaisirs et de l'indépendance, il se laissa pourtant fixer par notre camarade Fa nier.
Celte excellente Fanier, comme elle l'aimait! non pas d'amour maintenant, mais d'une bonne amitié de ménage. C'était un dévouement de tous les jours, attentive et tendre, faisant sa principale occupation d'éviter des peines à sou ami Dorât, préparant avec sollicitude les événemens favorables, éloignant les événemens fàcbeux, dirigeant le poète dans ce sentier, qu'il appelait majestueusement «le chemin de la gloire : » on peut dire que s'il ne l'atteignit pas, elle lui prêta du moins le bras pour l'atteindre. On en jugera.
J 'étais fort curieux de connaître un homme à la mode , et en vérité, je trouvai en voyant Dorât , que la mode a de singuliers caprices! Il était passablement laid ; je dois pourtant m'empresser d'ajouter qu'il y avait dans son regard une finesse , et dans sa personne je ne sais quel air de légèreté , qui , contrastant avec sa ligure , faisait de tout cela un total à la l'ois original et piquant. C'était du reste l'homme de France qui savait le mieux combiner une harmonieuse opposition entre la couleur du frac et celle du gilet; qui entendait en maître l'assortiment d'une toilette, le bon air d'une coiffure, et était doué de plus de tact pour s'embaumer des senteurs convenables, d'après certaines éludes à lui particulières ; chaque nuance de ces ajusteinens atteignait à tel point la perfeclion , tout son ensemble avait un aspect tellement nettoyé , qu'il était parvenu à se donner une certaine ressemblance avec ces jolis eucadremens à vignettes dont il porta le luxe à un si haut degré.
C'était notre poêle à nous ; il avait embouché la trompette héroïque pour la Comédie-Française, et depuis la publication de son poème de la Déclamation) où il avait loué avec autant de talent que de goût nos meilleurs acteurs et nos meilleures actrices , nous en avions fait noire
Benjamin. Ce petit amour de famille nous coûtait cher quelquefois; mais il fallait bien payer en reconnaissance ce qui nous avait été donne' en éloge.
Dorât usait de la Comédie-Française en enfant île la maison , le public le gâtait moins que nous cependant ; mais entraîné, malgré beaucoup de chutes, dans la carrière du théâtre par le succès de son Rcgulus et de sa comédie la Feinte par amour, il pensait que nous l'aiderions à gagner l'Académie. L'Académie était son dada; que d'épigrammes pourtant il lançait contre elle ! il est vrai qu'à chaque vacance , il se radoucissait et flattait même la cruelle. Je n'ai jamais si bien compris la différence qu'il y a entre trente-neuf et quarante.
M"e Fanier parlait pour lui, sollicitait ses amis, les mettait en avant , et cherchait à étendre son influence. Elle aurait, je crois , fait la coquette avec tout le corps académique, uniquement pour gagner des voix à notre ami. Elle allait s'enquérant de l'âge des quarante , de leur tempérament, de leurs maladies. — Celui-ci va-t-il en carrosse? — Cet aulre ne peut-il aller qu'à pied? Un accident peut arriver à celui qui marche ; le mors aux dents peut emporter le cheval de celui qui a voiture. Avait-elle un thermomètre, c'était dans un but analogue ; regardait-elle où en était la température, c'était toujours en vue de l'Académie. L'orage , la tempête , le froid excessif ou une chaleur de vingt-huit degrés , marquaient pour elle, d'après leur variation : — fauteuil , — discours de réception — ou attente. Non pas qu'elle et Dorât ne fussent les meilleures gens du monde; je suis certain , que si l'on était venu leur dire, que l'abbé Trublet ou tel antre grand homme de même étoffe allait mourir d'un catarrhe, Fanier se serait ruinée en jujubes pour le sauver, et Dorât aurait fourni la bonbonnière.
L'Académie! l'Académie! tel était le cri du petit ménage Dorat-Fanier. Or, vers ce temps- là , je ne sais quelle unité du chiffre des immortels vint à disparaître: aussitôt la