CHAPITRE XVI
qui ne fuit faute à nul auteur, croyant dans la pleine sincérité de son àme au véritable succès du lendemain. Le lendemain , la pièce alla aux nues.
Le lendemain , le public ne vint pas.
Le lendemain, Dorât en appela à la postérité de i'indiférencc de ses contemporains. Il avait une haute confiance en la sagesse de ce tribunal futur; mais en attendant, la critique du jour reprocha au poète d'avoir mis en scène un prince célèbre, presque de notre temps, sans tirer parti des beautés qu'offrait un !el caractère, créateur d'une nation nouvelle et se montrant à la fois grand politique et grand législateur.
Demander de tels développemens à Dorât! il fallait lui demander de jolis vers , de gracieuses épitres , des gravures, desvignettes, ou lel autre luxe d'accessoires; et à propos de ce genre de séduction , Fanier disait en désespoir de cause , mais bien bas : — AI) ! si nous avions pu représenter la tragédie de noire ami avec des culs des lampes , nous avions le fauteuil !
Je ne laisserai pas Dorât et ses estampes sans rapporter une aventure plaisante qui lui arriva avecMazillier le dessinateur, à l'occasion d'une gravure, que ce poète lui demandait pour mettre en tête de son Célibataire, dédié à la reine.
Il était question cette fois-ci de se surpasser, il fallait de l'allégorique, du mignard, du flatteur. C'était en 1775, le sujet prêtait; les jeunes monarques montaient sur le troue, le couple auguste en était à l'aurore d'un jour brillant; il s'agissait de traduire avec le crayon , ces vers :
« Astre heureux qui luis sur la France,
» Toi dont les regards indulgens
» Feront éclore les talcn , ,
» Mi deviendront leur récompense. »
Dorât avait passé une matinée avec Mazillier: iis avaient
combiné, calculé, essayé, et n'avaient rien conclu. Us étaient même en discussion; Marillier impatienté se fâche et sort, Dorât Je suit; toujours disputant, toujours marchant, de la rue Dauphine, d'où ils parlaient, ils arrivent près de la rue de Grenelle.
— Un soleil levant dans un médaillon , dit Marillier , je ne sors pas de là ; voilà votre astre heureux. — Oui , mon cher; mais un aigle aux ailes étendues, je vous en prie! comme image des talens; un aigle qui fixe le soleil , et se ranime à ses regards! — Il faudrait le prendre à l'œuf votre aigle, puisque vous voulez le faire éclore. — Eh non, Marillier; éclore est une figure , une image; je demande que l'aigle ait les ailes étendues. — Où le placcrez-vous ? — Au-dessus du médaillon. — C'est modeste; vous voulez protéger le soleil ! — Mais, mon cher, en le mettant audessous, on aurait l'air de le soutenir, votre soleil ! — C'est parbleu bien le vôtre !
Et là-dessus , nouvelle discussion ; le poète veutse faire comprendre , le dessinateur aussi ; on cherche un crayon , on n'en a pas; Mazillier tournait la rue de Grenelle ; là se trouvait un épicier ; une boîte à céruse s'offre aux yeux des dissidens : heureuse occasion ! Mazillier en saisit un morceau , Dorât l'imite, et tous deux cherchent une porte, un panneau, une sut -face quelconque, pour retracer leur idée.
Ils ont trouvé! ils dessinent à qui mieux mieux; Dorât s'échauffe , Mazillier de même , et les voilà s'en donnant à l'envi... Oh ! prodige ! la surface sur laquelle ils dessinent , s'agite , s'ébranle , change de place et part ! Ils n'ont que le temps de se mettre de côté : ils avaient abîmé de blanc de céruse le panneau d'un carrosse. Dorât , qui tient à sa pensée , et qui la voit partir au grand trot, court après, appelant le cocher à cris redoublés. La voiture ne s'arrête pas , il la suit ; enfin , après un galop d'un quart d'heure , il arrive suant , haletant , passe comme un fou sous une porte cochère, entre dans une cour et s'arrête quand on mettait sa vignette sous la remise.