‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 107 sur 232 · CHAPITRE IX. J · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. J

le bonheur de servir les autres nous rend plus humains ; nos gros murs mêmes, ces remparts infranchissables, peuvent être conside'res comme d'épais rideaux dérobant à nos regards d'horribles saturnales; un concierge honnête homme nousc;tche les nouvelles alarmantes et fait promptement circuler celles qui nous apportent de l'espoir, il semblerait qu'il n'y a qu'à nous féliciter de notre réclusion , car la mort envoie chaque jour ses pourvoyeurs à Saint-Lazare, au Plessis, au Luxembourg, à la Conciergerie ,.dans les soixante-quinze réserves où elles puise sans cesse, et cette mort n'a encore atteint aucun de nous.

Une autre mort , une mort hideuse, avec tout le cortège des lentes souffrances et de la dégradation humaine , nous menaçait tous, et si aucun de nous ne parut au tribunal révolutionnaire, c'est que Fouquier-Tainville craignait la petite vérole.

Notre prison était la plus insalubre de P.iris ; elle était la plus pleine , et l'air y manquait. Les Madelonnettes avaient cependant un vaste préau; mais la justice d'alors ne voulut jamnis nous en permeltre la jouissance; en vain offrîmes-nous de payer le supplément de gardiens que nécessiterait l'inspection de cette promenade : — Patience ! disait le commissaire Marino,vous serez transférés; votre séjour ici n'est que provisoire, vous irez ailleurs : de vaste.> prisons, des prisons aérées vous attendent; patience ! Ceci n'est qu'une manière défaire antichambre.

Qu'on jui^e de l'an'ichanibre! quatre corridors de cinquante pas (le long. A l'iiiie dos extrémités se trouvent des latrines destinées à trois cents détenus, aussi répandentelles des miasmes iii<;uppoi tables. Quand les jours sont nébuleux , il « st impossible <le tenir hs portes ouvertes sans courir le risque de tomber en asphyxie; il est vrai qu'à l'autre bout de ces corridors est placée une petite fenêtre ; mais à peine fouriiit-elle un courant d'air suffisant pour renouveler l'impureté de l'atmosphère, encore le sieur Marinoa-t-il exigé qu'on ne la tint ouverte que pendant

l'inspcrtion. Heureusement cet ordre n'est jamais gardd, et notre bienfaisant concierge, après avoir bien hcrmétiquonient ferme devant le cerbère , vient ouvrir de nouveau (lès qu'il a tourné les talons.

Cependant une autre espèce d'é[)idemie allait mêler ses ravages ù ceux de la petite vérole, et la iirison des Madelonneltes menaçait d'en être dévorée, quand sur nos i)laintes réilérées et sur les inslances de qnel(|ues voix courageuses du dehors, qui osèrent j)arler pour nous, on permit à noire médecin , le zélé Duponlet, de faire tout ce que lui prescrirairnt la science et l'humanité pour la conservation des prisonniers.

Cet ordre avait une apparence de justice; mais cette justice était seulement sur le papier. On accordait tout, excepté ce qu'il fallait : l'air, l'espace, des prisonniers moins nombreux, et la promonade; qui le croirait? on nous refusa même une infirmerie.

Mais la science de Dnpontet était ingénieuse autant que son cœur était bon. Il ordonna d'ouvrir, à une heure prescrite, et en même tenqis, les portes et les fenêtres , de façon que l'air pénétrait de toutes parts comme dans un crible. Puis , pendant un gros quart d'heure au moins, le vinaigre était jeté à flots sur des pelles rougies : voilà pour les localités. En ce qui nous concernait, il nous prescrivit un exercice violent avant le dîner et le souper, et le retour dans nos chambrts ensuite. H avait lui-même réglé cet exercice, bientôt converti en promenade mililaire. Nous choisîmes nos officiers supérieurs i)armi ceux qui avaient la plus belle voix et ceux (|ui connaiss.iient la stratégie ; le général Lanoue cl Saint-Prix réunirt ut lor.s les siiliVages , et, sous leur commandement, nous exécutions des marches, des contre-marches et des évolutions dont se serait fait honneur le corps le plus instruit et le mieux discipliné.

Les exercices du soir ollraient du singulier et de l'original. La galerie i'aiblenient éclairée ne donnant pas assez de jour, plusieurs de nos miliciens t«uiaient une bougie al-

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