‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 113 sur 232 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

OÙ les abbés étaient encore admis , celui-ci était le mieux choyé. Qunnd il devait jouer, on chargeait toujours son pupitre de morceaux dans les tons h-s plus modulés; les jolies femmes se faisaient retenir comme places réservées celles qui avoisinaient la bas^c du jeune lévite. 11 fallait voir son comique désespoir à Taspect de la clé armée du signe terrible! et lorsque, le quatuor engagé, un monomane, qui avait le mot pour cela , lui criait : «si bémol , l'abbé! si bémol! " il lallait entendre celui-ci répondre avec cet air de préoccupation d'un astronome qui cherche une étoile perdue : « si bémol ! si bémol ! viens donc le faire, toi! »

Les dames l'aimaient beaucoup , s'en amusaient fort , et à cause de cela voulaient lui faire faire son chemin t il est vrai qu'il était joli garçon et fait à peindre. Je ne conseillerai donc pas à un abbé vieux ou mal tourné d'essayer de fausser dans les demi-tons pour avoir un canonicat ; car I'abbé lui-même, après ce fameux si bémol, qui l'introduisait dans le monde , avait d'autres qualités qui l'y faisaient s'y maintenir et s'y pousser : une physionomie fine, vive, animée, spirituelle; du feu , de la saillie , un accent vibrant, accent gascon qui est à la conversation ce que l'accompagnement un peu aigre de la guitare est aux voix des plus mauvais chanteurs , et par dessus tout cela I'abbé était de cette complaisance sans fadeur, ame de l'homme du monde , et socrel de ses succès.

Je ne finirai pas le portrait de mon abbé , sans citer un de ses nombreux traits de complaisance ; ce sera le dernier coup de pinceau de celte physionomie.

Il était reçu dans une maison fort agréable, mieux qu'une maison de fermier général , presque une maison de ministre. Là , i\n mari sur le déclin avait une femme charmante, jeune de cet Oge (ju'on choisit pour faire des rosières : c'était Agnès avec de l'esprit , c'était Elmire avec de la naïveté, et mieux que tout cela, ou, ce qui est plus vrai,

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chose plus rare que tout cela , c'était aussi Pénélope ; non pas qu'Ulysse fût à courir le monde, seulement Ulysse avait quarante ans de plus qu'elle , et pour un jeune cœur la vieillesse est au moins l'absence; mais il y avait une grande résolution dans ce cœur di; femme. Elle épousa son mari pour donner une siluation convenable à d'honnêtes parens qui avaient tout fait pour elle. Epouser avec la pensée d'enfreindre ses devoirs, c'était mentir à ce sacrifice; elle se dit : J'aurai un vieux mari, et je serai sage. Cette femme presque à l'adolescence n'était pas vertueuse, parce qu'elle ne connaissait j)oint le danger; elle ne se promettait j)as d'être forte contre les tentations , parce qu'elle ne savait pas la douceur de succomber; elle était savante de tout ce que la science du monde apprend , de tout ce qtie les livres enseignent, de tout ce (|ue les bonnes amies con* seillent, mais c'était une ame noble , où la promesse était sainte et la reconnaiss.incc chose sacrée.

Cependant le maître de la maison abusait ; il trailait sa femme en enfant; il lui faisait de jietites hontes. Certains secrets de ménage qu'il faut tenir c.ichés étaient imprudemment révélés devant une compagnie délite , et celte compagnie est composée déjeunes gens cl de galaus cavaliers, tous remarquables par leur élégance, plusieurs par leur bien dire, et I'abbé y vient aussi avec sa lausse note et son amabilité.

11 fiiut en convenir, quoique à regret : parmi tant de q lalilés inappréciables, la i)auvre petite était sortie de couvent avec un malheureux inconvénient , ineonvénient (]u elle perdait peu à peu en avançant en :lge , et que je ne sais trop comment révéler sans blesser les regards de mes lecteurs : la jeune épouse donc avait le sommeil i)rofond , elle oubliait qu'il est parfois nécessaire de sauter au bas du litpemlant la nuit, enfin elle en était où l'on en est, quand faute de pouvoir articuler encore le nom de sa nourrice , on oblige la pauvre femme à faire sécher le litige mouillé de la couche.

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