‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 112 sur 232 · CHAPITRE TX · texte numérisé non relu

CHAPITRE TX

et jioul-etrc pour In première fois e'tait-il sage de mettre la bienfaisance ù la ration.

Ces secours mutuels, cette amitié' réciproque, ces bons oflices rendus, cette parente par le malheur et par la consolation, nous liaient chaque jour davanlage. Nous nous (luiltiousavrc |ieiiic, nous nous rejoignions avec |)laisir;si nous élions sépares de l'espace d'une chambre à l'autre aux heures prescrites par le règlement, nous pouvions nous réunir le soir. Quel moment de bonheur, quand nous nous retrouvions tons! Quel moment pénible , (juand à l'aspect de nos rangs éclaiicis nous remarquions l'jibseiice de celui à qui nous avions dît : « A demain ! » Hélas ! ct; lendemain qu'il nous avait promis n'avait pas été' pour nous. Il se faisait un long silence alors, les n'gards se rencontraient et les yeux se mouillaient; mais après ce premier moment donné à la douleur, nous reprenions nos places au chauffoir commun. Le concierge et sa femme venaient nous voir souvent, et partager avec nous la tasse de café; c'était l'heurcdc famille et l'heure du cercle; à cette heure- là on avait i'.nt toilette. M. de Crosne élait reuiarquable par le bon goût de sa parure : perruque bien poudrée, souliers reluisans comme une glace, manchettes et jabot de la bonne faiseuse , chapeau sous le bras, il entrait, cl après un salut génc-ral , il allait à la dame du lieu , puis à MM. de Bouiaiuvilliers , de Fleuricu , de La Tour-du-Pin , lesquels, assis sur de nuuiv;\ises paillasses ou des piles de bûches , se levaient cérémonieiisemeîit et lui rendaient le salut comme dans 'e plus élcg.îut salon.

Là, tiintôt on causait, tantôt on jouait; nous avions adojité la galoche , jeu (jui consiste à mettre de la petite monnaie sur un bouehon , et à abatire le tout avec de grosses pièces. Souvent ou faisait des vers , souvent aussi de la musicpie , de la musique où , par fois , la mesure mantjuait comme aux vers; mais en jirison y regarde-l-on de si près?

Parmi les poètes (jui avaient su accorder la rime, la raison , l'esprit et le rhylhme , ou distinguait Reynal; parmi

les concertans , on remarqunit un certain abbé ; je ne lui donnerai nul autre nom que celui de I'abbé , I'abbê par excellence, qu'on me permette de ne pas Tappclor autrement ; car peut-ëlro. est-il à présont quelque grand dignitaire de l'église (jui me saurait mauvais gré de le l'aire figurer dans des Mémoires de comédien.

On connaiss;iit , dans l'ancien régime, trois moyens de parvenir aux honneurs de l'épiscopat : les femmes , les jésuites, et la vertu. La voie des femmes était la plus courte, celle des jésuites la plus sùrc, celle de la vertu la plus rare. L'abbé s'était déclaré pour la voie la plus courte; il est juste de dire que la voie la plus sûre , celle des jésuites, n'existait plus de son temps.

L'abbé était musicien, I'abbé était jeune, I'abbé était d'une fraîcheur d'ange , l'abbé était gascon ; Toulouse , où il naquit, Bordeaux, où il fut élevé, en avaient fait un cbef-d'œuvre du pays ; rien ne résistait à I'abbé , si ce n'est le si bémol , qu'il n'a jamais pu faire sur sa basse , et voyez la fatalilé ! le mi bémol , le la bémol et tous les bémols , autres que le si, lui étaient obéissans ; le si tout seul lui résistait. Comment cela se fait-il Pet pourquoi? me demanderont les musiciens ; le sais-jc? Je ne puis répondre , sinon que cela est. Le si bémol a toujours échappé à I'abbé; il expliquait la Trinité , et il n'a jamais ])u comprendre la note fatale. Cependant, avec cette malheureuse note de moins, I'abbé était parvenu à se luire remarquer. M. de Bernis alla jadis à la fortune avec ses petits vers , Voisenon arriva à l'Académie à l'aide de ses vaudevilles, d'autres abbés parvinrent en faisant des contes et de la broderie au tambour : autre temps, autres moyens. L'abbé faisait des vers, et les vers n'étaient plus de mode ; I'abbé aurait fait des nœuds , et l'on ne parlilait plus ; mais I'abbé jouait de la basse , et il faussait dans une note essentielle. 11 se serait perdu dans la foule sil élait venu au monde avec la facilité -de ce demi-ton; on le di«,tingua pnrce que son exécution manquait de cette fraction de la gamme. Dans les salons

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