‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 161 sur 232 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

sait Marat , alors on le faisait Irunordans tous les lieux publics; c'était sons son invocation que tout se faisait; on venait de le placer dans un nouveau s gne de croix (quand on invoquait sainte Ciiicoree, vierge et martyre, il était tout naturel que Marat eût pris rang dans une trinité de fabrique nouvelle). Et j'avais osé écrire une généalogie qui était un éloge! et j'osais faire circuler que Charlotte Corday était la jjctite-nièce d'un grand homme alors que l'ami du peuple avait péri par elle ! Qu'était-ce que les cent quatre-vingt-dix-huit griefs de Collot-d'Herhois contre ce seul grief! Mon camarade comprit qu'il importait à mou salut de soustraire cette pièce , et il Tacheta.

A ce marché Talma devait gagner et mou amitié et ma reconnaissance, d'autant que ce fut l'abhé Auberl qui le força de se dévoiler, attoiuiu (ju'alorsfort aigri moi-même contre le Théiltre de la République , je n'épargnai pas plus Talma que les autres, et peut-être un peu moins lui que les .'îutres. L'abbé Aubert, homme aim.iblc, auteur de fables charmantes, et, au par-dessus, honmie de bien , désira qu'il n'y eût plus d'inimitié entre moi son ami, et Talma, auquel il s'intéressa de? ses débuts; il voulut, il exigea que mon jeinie camarade bî vînt accompnguer lors de la i)remière visite qu'il me fit au sortir de prison. Je ne me trouvai pas chez moi, mais tous deux laissèrent des cartes de visite après lesquelles il fallait bien ne plus tenir rigueur.

Audacieuses carîes !... mais je vais en i)arler. Revenons à Contât et à notre représentation di* rentrée.

Après ni'étre déshabillé, je passai dans la loge de la triomphante Araminte. — Fleury , me dit-elle, voilà une soirée qui fait mal et i)ieu. — Je la regardai, et je trouvai que , en effet , cette éclatante bienveillance du parterre l'avait plus changée et plus pâlie que onze mois de prison et de cruelle attente; j'allais lui faire un sermon pour l'engager ù prendre son bonheur avec plus de philosophie ,

quand je vis son mobile visage s'animer des plus belles couleurs comme par enchantement, et sa lêle, un peu penchée sur le côté , se redresser avec une action extraordinaire; j'avais en même temps entendu dans le corridor des pas mesures et timides, je pensai qu'il y avait du mystère; curieux, je regardai dans une des glaces donnant ju^le visà-vis la porte enlr'ouverte : c'e'tailTalma qui était là ; il s'avança , j'allai à sa rencontre et je le présentai à Contât. Mon jeune ami , après avoir joué sur son Théâtre de la République, était allé dans notre salle voir une partie de la seconde pièce , ei venait , disait-il obligeamment , complimenter ses anciens chefs et toujours ses maîtres, du triomphe que leur avait décerné tout Paris.

— Mon ami, lui répondit Contât, mais d'un air tout gracieux et avec une physionomie toute souriante; mon cher Talma , ce que vous dites-là est très-aimable, mais croyez qu'il y aurait eu plus de monde pour nous voir guillotiner.

Ce mot , plus que vif, ne pouvait èlre trouvé que par la huiiio (l'une femuic. Taîma me serra la main , puis il allait se retirer avec la dignité d'un cœur blessé d'une injustice , je lui barrai le passage; il insista, je fermai la porte, et nous voilà clôtures et face à face.

— 11 faut s'entendre, dis-je en me tournant vers la faiseuse d'épigrainmes , Talma m'a recommandé certain secret , mais je dois le révéler ; nous étions trois à le connaître , nous serons quatre. Y consentez-vous , mon ami ?

Tout ému , Talma ne répondit pas; je voulus que son silence fût un assentiment , et tirant mon portefeuille , je dis à Contât, dont le grand œil noir me questionnait.

— L'abbé Aubert vous a-t-il fait visite ? — Je l'ai vu : il est bien changé. — Il tourne toujours agréablement les vers. — Je n'en doute pas ; mais si c'est cela que vous voulez nous dire, je crois, Fleury, qu'on peut ouvrir la porte.

Je continuai.

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