‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 160 sur 232 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

en faisant couper la tête aux dénoncés, ce patriote en sousœuvre, dis-je, s'empara, je ne sais comment, de ce papier, dans l'intention de m'en faire proposer le rachat sous main. Il apprit , sans beaucoup de peine , que j'avais une sœur; c'était un bon intermédiaire , un intermédiaire dont la discrétion était sûre. H ne s'agissait que de savoir son adresse: en sortant de la section de Bondi, où cet homme se rendait régulièrement tous les jours, il rencontra Talma , que tout Paris connaissait à son costume romain francisé , il s'adressa à lui. Le tragédien , craignant un de ces pièges dont la police républicaine ne se faisait pas faute, s'étonna qu'un patriote, patriote par le costume et patriote par le langage , s'enquît ainsi de la sœur d'un homme arrêté comme suspect. Le marchand de papier volé répondit assez adroitement que le citoyen Fleury lui devait une somme pour anciennes fournitures ,'et qu'il se proposait de savoir si la sœur pourrait le solder. Après cette explication plausil)le, il allait prendre congé; Talma, malgré les raisons données par l'individu , lui trouvant nn certain air de mystère , l'arrêta.

— Mais , citoyen , lui dit-il , que diantre vas-tu réclamer de l'argent à un homme en prison? — Bah ! ces aristocrates ont toujours de vieux écus rouilles fourrés quelque part.

Et puis , oubliant son rôle de créancier :

— Il était bien riche , n'est-ce pas , Fleury ? — Mais, toi, sou fournisseur, tu devais connaître la maison... Du reste, combien te devait-il? — Oh ! un rien... une bagatelle pour lui , beaucoup pour moi : deux cents écns. — Six cents livres ? — Ecus, écus! Pas assignats. — Belle raison pour tourmenter un détenu. — Ecoutez donc : on a une femme, descnfans...

T.jlma étudiait son homme pendant cvllc conversation. Sans bien se rendre compte du fond de l'allaire , il vit que ce prétendu créancier était plus intéressé que méchant, cl

comme il savait à peu près où j'en étais par M™® Bellot , à qui , pour le momeut , je pouvais à peine payer la modique pension de ma fille et de ma sœur, il prit la résolution de me dégager de cette inquiétude de plus.

— Ecoulez, dit-il au fournisseur, vou5 me paraissez un brave homme ; on a des opinions différentes, mais on a été camarade, il reste un peu de faible là pour les anciens amis. Ne tourmentez ni Fleury, ni sa sœur : ce n'est pas le moment. Venez demain chez moi, j'acquitlerai votre dette.

Il lui dit en<;uite oii il le trouverait et à quelle heure, puis il partit.

Le patriote fit un salut qu'il renouvela le lendemain matin chez Talma à l'heure dite.

Les six cents livres étaient préparées sur une table , et , avant de les livrer, Talmn réclama la facture et l'acquit. En ce moment, cet homme lirait de son gilet à manches un papier de fort petite dimension , puis il le rentrait fort préoccupé de cette pantotnime; mon camarade crut , attendu le peu de surface de la feuille, que le créancier avait enflé le mémoire.

— Eh bien! en finissons-nous, citoyen? dit-il à son homme. — C'est que je vas vous dire, il y a une petite chose... — Oh ! oh ! Voyons la petite chose. — Vous êtes un bon vivant, citoyen Talma. Le détenu Fleury ne me doit pas de fournitures. — Alors , j'ai beau être un bon vi^ vant ^ mon camarade, je n'ai rien à payer. — Mais j'avais quelque chose à vendre au détenu Fleury. — Un détenu n'achète que sa liberté. — C'est que c'est quelque chose qui y ressemble , citoyen Talma. — Je ne te comprends pas. — Voyez si ça vaut six cents livres. — Ça vaut de l'or ! s'écria Talma après avoir jeté un rapide coup-d'œil sur le

papier , prends , prends ! et souviens-toi d'être discret

si j'ai payé, tu as vendu.

Talma avait vu d'un coup d'œil tout le parli que nos ennemis pouvaient tirer de cette pièce : alors on panthéoni-

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