CHAPITRE XIH
pnssait vite au milieu de ces palais encore debout, on y aurait presque désire des ruines; des ruines sont moins tristes que de splendides demeures sanshabitans, les ruines ont un monde à elles, une de'vastation qui leur sied, les envahissemens des arbustes et des hautes herbes les parent, les oiseaux de nuit et les bêtes fauves mên)e les peuplent, la destruction est près des ruines, mais la mort n'y est pas. Au faubourg Saint-Germain était la mort sans la destruction, et, en ce qui nous cojicernc, après les premières visites que l'on avait cru devoir nous faire, nous nous ressentîmes du sinistre voisinage et des idées qu'il faisait naître.
Cependant, vers les lieux habitc's de la grande ville, on faisait mille éloges de nous et de notre courage , mais on ne passait guère les porils pour nous les apporter en effeclif. Ce n'était pas le moyen de nous rétablir de nos malheurs; nous aimions le théâtre de nos succès, mais c'eût été j)ar trop édifiant de rester fidèles aux vieilles murailles d'un temple sans adora t»'urs. Nous fîmes comme Mahomet : la montagne ne voulant pas venir vers nous, nous allâmes vers la montagne.
Sageret, directeur de la salle Feydeau, ancien théâtre MoNsiEun , nous offrit un asile. Nous conclûmes un arrangement d'a|)rès lequel nous devions jouer tous les deux jours et alterner avec son opéra. Sageret, homme habile quand trop d'and)ition ne l'aveuglait pas , avait interrogé la mode, il avait compris le parti qu'un directeur adroit pouvait tirer de nous.
Nous devînmes le théâtre de la Réaction.
Ce qui fit (lu'à l'époque où vient se placer ce chapitre, il y eut dans Paris trois théâtres français , on pourrait même, à la rigueur, en compter quatre. Nous d'abord , à l'ancien théâtre Monsieur, maintenant théâtre Feydeau , théâtre Sageret; ensuite le théâtre d(* la République; plus le théâtre Louvois, sous la haute main de Raucourt; plus le théâtre Montansier, où se jouent, en concurrence, tragé-
dies et comédies. En ce temps aussi les acteurs tournent à tout vent, se proposent à tous les dirrcteurs, vont ici par crainte, là par inte'rêl, ailleurs par opinion , par amitié, quelquefois par caprice. Que faire d'ailleurs? rien n'est solide, rien n'est e'tabli, rien n'est pour toujours; tout est, comme dans le commerce, fin courant ou lin prochain. Nous avons des rois d'un trimestre, des livres d'une heure, des pièces d'une demi-soire'e, des constitutions de quinze jours , tout est changemens à vue , la nation n'est que campe'e, et comme nous sonimes de la nation, nous nous en donnons! c'est Larochellc, c'est Joly , (jui passent au the'atre de la République et puis nous rejoignent; c'est Devienne qui prend parti chez Montansier et viotit nous retrouver à Feydeau; ce sont les tragiques de Feydeau qui émigrenl à Louvois ; c'est Mole qui tâte de tous les publics, qui nous prend, nous quitte, nous reprend et veut nous quitter encore à soixante ans passés, le volage! est-ce fini des migrations, des émigrations, des pérégrin.Uions, des révolutions? pas encore : c'est le théâtre Montansier que l'on ferme comme soupconiui d'incivisme; c'est notre Feydeau que l'on clôture comme surpris en flagrant délit de civilité, parce que nos ouvreuses disant trop souvent Monsieur et Madame en parlant à leur clientelle , et oublient assez volontiers les qualitieations populaires : Citoyen et Citoyenne ; c'est Louvois qui règne et nous qui sommes proscrits; puis nous rouvrons et Louvois ferme, attendu qu'il plaît au Directoire de mettre l'autorité à la place des lois; ce sont ensuite les artistes de ce lliéatre qui voni frapper aux portes de l'Odéon, ex-théatre du f.iubourgSaint-Germnin, ex-lh(=âlre de la Nation, ex théâtre de l'Egalité section Marat, le(inel ouvr<î ses deux baltans, peints à neuf pour la quatrième fois puis ce sont les comédiens du théâtre de la Rf'publiqne qui , faute de spectateurs , ferment de gré à gré et viennent faire retentir le heurtoir de Feydeau ; pui> , (jnand Feydeau les a reçus, c'est Sageret, dont la petite ruche n'est plus suffisante , qui