CHAPITRE XIII. â
prend à bail le théâtre clos de la République, où les acteurs schismatiques et les orthodoxes se trouveront face à face, et, en attendant qu'ils soient d'accord , rnlendronl l'air : Où peut-on être mieux, ioué par l'orchestre et répété par le public. Est-ce fait? non, c'est après cela l'Odéon qui élait ouvert et qui ferme. Est-ce fait? non, c'est encore l'Odéon qui était fermé et qui rouvre, de par l'omnipotent Sageret.
Ici , et après les promenades que le despotisme du Directoire nous lit faire, se trouvent les promenades qu'y substitua l'autorité du directeur. Sageret divise le théâtre Français en deux sections ; section ilu Luxembourg, section de la rue Feydenu; mais personne nest exclusivement attaché à l'un des deux théâtres; nous sommes nomades, nous changeons de quartier tous les deux jours, nous pouvons demander patente de bohémiens, notre dévise est comme la leur : partout et nulle part. Nous jouons le même soir dans les deux salles, souvent nous donnons la même pièce sur les deux scènes , et , p;ir précaution , nous partons habillés ; un même liacre reçoit divers personnages de carnaval ; c'est comme dans les inventaires de jieintre : plusieurs portraits sous le même numéro. Encaquée, entassée, habillée, fripée, la colonie est tirée à heure dite par la portière à l'instar des comédiens de bois.... pauvres Fantoccifzi ,ii\(\'\s comédiens ordinaires de Sa Majesié!
Cette opération du dédoublement de la troupe devint bientôt un sujet de <li.sciission entre nous et Sageret. Nous n'avions pas le droit absolu d'opposition, mais, comme les anciens parlemens, nous avions le droit d'avis, et Sageret ne manquait pas de nous réfuler en son lit de justice. Deux théâtres ainsi gouvernés nous semblaient une mauvaise chose pour l'art, et une plus mauvaise |)onr les recettes ; les bénélices pouvaien' être doublés sans doute , mais bien certainement les frais étaient doubles. Notre Lycurgue avait réponse à tout : il faisait de l'algèbre avec des illusions, il calculait l'art et la fortune à peu près comme
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une jeune épousée calcule le mariage , pour ma part je le faisais doiincr au diable; lui parlais-je de ses rêves, il me ripostait avec son geste familier, portant le pouce et l'index dans ma boutonnière, et tirant à lui comme pour rendre sensible la force d'attraction de son raisonnement, il me répondait : qu'au positif, et pour un négociant , ouvrir deux magasins valait mieux que de n'en ouvrir qu'un; à quoi j'étais dans l'habitude de répliquer par l'anecdote de ce petit |)rince souverain de la confédéraiion germanique , lequel , ayant sagement observé que les droits d'outrée étaient le phis clair de ses revenus, crut agir en habile linancier en faisant percer le double de portes à sa ville capitale.
Nos frais étaient énormes, je dis nos frais à bon escient, bi(M) que nous ne soyons plus en société ; car si le directeur fait mal ses affaires , nos appoiiitemens seront payés comme le loyer de Figaro, gratis, nos frais donc , ou si l'on veut les frais de S;»geret , absorbaient ce qu'il o|)pelait savamment LE DIVIDENDE. Ceci fut au point qu'un jour le savant directeur, avec sa grande ambition et sa petite bourse, finit par ne pouvoir pas même payer les fiacres qui nous traînaient à la gloire; mais nous étions devenus de si ardens voyageurs, et le goût de la promenade avait tellement gagné toute la compagnie, que, un beau jour, plusieurs prirent la poste pour les ci-devant provinces; et Contât et moi, légers d'argent comme des comédiens qui font leur stage, nous nous trouvânies sur la route de Bordeaux, ville où nous étions attendus avec impatience , Contât par le public , moi par Paulin.
Voilà un théâtre! voilà une salle! une scène, un foyer! voilà un temjjle pour les concerts! Tout est là, tantôt dans la plus simple élégance, tantôt dans la plus imposante majesté : c'est de l'austère et de l'orné , c'est du sublime et du naïf, et toujours à propos, et ces qualités diverses s'unissent sans se confondre dans un tout harmonieux. Que l'on s'imagine une carrière jetée d'un bloc dans
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un vasle moule, et qui semble être venue comme une seule statue. On parle iU l'escalier des Ge'ans à Venise ; il me'ritc le nom qu'on lui donne , s'il est grandiose comme celui du théâtre de Bordeaux. Cet escalier chef-d'œuvre est un monument dans un monument : d'abord rampe double, puis large avenue de marbre, vomitoire immense d'où peut ruisseler tout un peuple. L'architecte Louis s'est souvenu qu'il bâtissait aux bords de la Garorme; le théâtre de Bordiaux est, en bronze, en statuaire, en marbre, eu pierre et en peinture, une gasconnade réalise'c.
Je pouvais d'autant moins me lasser de contempler ce bâtiment, qu'il était pour nous le fruit défendu; je n'y jouai pas lors de mon premier séjour à Bordeaux, pour je ne sais plus quelles raisons, qui cependant me furent dites par la directrice, mais qui glissèrent. On avait consacré à l'art dramatique et à ses desservans une sorte de baraque consiruite sur les allées de Tourny , où furent reçus , dans leur tournée, d'abord Talma et M^^^ Petit, plus tard Larive , et nous ensuite. Depuis quatre ou cinq années, nous n'avions pas été assez gales par le sort pour refuser le modeste abri qu'on nous offrait; mais nous étions grandement fâchés de ne point aller faire salon dans le sublime théâtre.
Un jour, j'étais en contemplation devant celle architecture superbe, en examinant l'ensemble à l'œil nu , et les délails avec ma lorgnette; j'entends quelqu'un qui vient auprès de moi : je me retourne, et je vois un homme ni jeune ni vieux, de cet âge aucjuel on ne saurait assigner une date; bonne tournure, mise entre l'élégant et le sévère , figure intelligente, de ces figures que l'on croit avoir déjà vues, de façon qu'à la ijrcmière rencontre qu'on en fait ou est toujours au moment de s'écrier, en ouvrant les bras : Ah ! vous é.les enfin de retour! Cet homme, dis-je, me sourit et me montrant le Ihoûlre :
— Vous voudriez bien pouvoir y mettre des roulettes , me dit-il. — Vous avez surpris ma pensée, monsieur, répondis-je avec un laisser-aller que je ne prends pns avec
tout le monde. — C'est un véritable Versailles élevé à Tort dramatique, njouta-t-il. Louis XIV n'avait pas deviné celui-là. — Louis XIV!.... vous êtes de l'école contre-révolutionnaire, monsieur, dis-je en riant. — Fort à votre service, me répondit-il ; un artiste de votre réputation et de votre caraclcre trouvera ici bien des partisans, mais aucun qui vous soit aussi dévoué que moi.
Je demandai alors, et tout en remerciant de mon mieux, à qui je devais des offres si aimables.
— Tout simj)lement à M. Richaud, marchand retiré, rue de la Rousseile... J'aurai , du reste, l'avantage de vous réitérer mes offres de service quebjue jour dans votre loge.
Là-dessus i! me saluait, mais d'un salut si noble , d'une altitude si dégagée, si loin de la raide salutation en accent circonflexe de l'époque, que force me fut de liposteravec ce que mes souvenirs me rappelèrent de mieux en révérence. Alors il me prit la main :
— C'est du Bellecourt cela , me dit-il en se donnant une mine singulièreuïent admiralive. — Non, monsieur, repris-je d'un air docte , c'est du prince de Beaufremont à la cour de Stanislas.
Sur cela nous nous séparûmes, lui tirant à gauche vers la rue des Piliers de Tutelle , cl moi remontant le cours de l'Intendance ; mais plus sérieuseuïent de mon côté (jue du sien. Je cherchais en moi-même à (jui j'avais eu affaire, me trouvant tout surjiris du grand air lepréseulalirdoiit je m'étais enveloppé, presqu'à mon insu, en présence de ce monsieur, et cela en pleine pi;:ee pu!ili(|iie, et cumine si j'avais été sur le parquet d'un salon d'aulrel'ois.
On ne sera j)as surpris de mon étonnemenl. M. Richaud s'était dit marchand relire rue de la Rousseile ; et veut-on savoir ce qu'est la rue de la Rousseile à Bordeaux? c'est un quartier habité par d'Iionnèleset d'actifs négocians, qui ont la spéciaijté du poisson desséché , salé, enlumé ; le hareng, la morue, la sardine, et je ne sais quel spectre de