‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 172 sur 232 · CHAPITRE XIV. â · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. â

nonces fortement; mais on ne soupçonne pas qu'on puisse les tle'nouer. Les Bordelais aiment Teclat, le mouvement, le luxe, la parure, et tous l'aiment également; aucun d'eux ne naît peuple, c'est là le cachet du pays. Le drap qui les couvre fait toute leur hiérarchie, ils sont peuple seulement par la coque, peuple à Tœil et au toucher; le drap grossier det,imoux , i'Elbeuf , le Sedan ou le Louviers , voilà , chez eux , le signe visible de l'échelle sociale , et ce signe niar(|ue aussi le quartier de celui qui le porte. Si l'on voit des Bordelais attardés , on n'a qu'à regarder l'étoffe dont ils sont vêtus , on sait s'ils coucheront au nord, au ^ud , à l'est ou à l'ouest de la ville; peut-être tout cela s'est-il modifié, mais lors de mes excursions c'était ainsi. La probité est leur (jualité , l'imagination leur richesse , la fierté leur défaut. L'un d'eux prétendait que si un ancien Romain revenait au monde, il aimerait mieux revenir à Bordeaux qu'à Rome. Ils sont uiUurellement musiciens; la danse est leur passion douiinante. Un vieillard de soixante-dix ans m'avoua avoir passé en l'air la sixième partie de sa vie. Peut-être aiment-ils plus les artistes que les arts. Ils n'ont pas de poètes, et beaucoup sont faiseurs de vers. On a dit que la dévotion était la petite vérole du cœur. La versification est, à Bordeaux, la petite vérole de l'esprit; presque tous en sont marqués, et l'on n'a point encore découvert de vaccine pour ce mal-là. Quoi qu'on en prétende dans les autres provinces, je n'en ai point entendu mentir; ils sont brodeurs de vérité, voilà tout ; et encore ne s'en doutentils pas : ils voient la vérité comme Claude Lorrain voyait les paysages. On assure qu'ils aiment le jeu , je l'ignore ; mais s'ils jouent , je pense qu'ils aiment plutôt l'émotion de la table verte que le jeu. Ce qu'ils aiment, et je ne l'ignore pas, c'est parler : ils battent des paroles comme les cnfaus battent l'eau de savon pour en faire des bulles. Dans la V ille , il y a des Bordelais plus Bordelais que les autres ; le Chapeau rouge cl le Cours de l'Intendance^ qui en est la prolongation , partagent les deux rives des deux c;^prils ;

l'esprit nouveau et l'esprit ancien , l'esprit du haut commerce et celui de la bourgeoisie. Ils ont eu plusieurs grands hommes; ils n'en parlent pas, non par indifférence, mais parce qu'un grand homme est tout simplement un Bordelais pur sang. Leur oiiginalité est passée en proverbe; innis elle est la même chrz tous , c'est-à-dire qu'on trouve de la gaîté, de la verve et de l'à-propos chez chacun d'eux delà même manière et à la même dose. Sauf l'e'^prit commercial qui tue l'originalité', il n'y a dans cette belle ville qu'un seul Bordelais tiré à plusieurs exemplaires.

En parlant de la grande colère du parterre, on a eu un exemple de leur façon d'improviser des ressources. La répartie est surtout leur spécialité; en voici un exemple que le duc de Richelieu aimait à citer.

Lorsque ce seigneur arriva dans son gouvernement de Guyenne , il avait en portefeuille de nombreux projets d'amélioralion; Bordeaux particulièrement fut l'objet de sa sollicilude. Entre antres nouveaulés, il voulut y introduire l'éclairage; mais soit raison financière, soit quelque autre motif qui ne m'est pas venu , la ville fut dispensée de réverbères. L'ordre s'adressait seulement aux particuliers : chaque citadin qui sortait de nuit devait, comme Sosie, avoir sa lanterne à la ni^iin.

Cette façon de faire de la ville de Bordeaux une ville à la manière de celle où débarqua Paimrge sembla bouffonne, et, tout bien considéré, on se mocjua de M. le maréchal. Mais, lui, tint la main à son arrêté; le fort du Ha, l'une des prisons de la ville , se remplit bientôt de la foule des récalcitrans. Il fallut bien se résoudre; seulement, ne pouvant éluder l'ordre, on le travestit : une f.imille allait elle en soirée; père , mère , fils et fille, et petits enfans, s'il y en avait, portaient des fallots, dont ils avaient autant de transparents d'où rayoïuiaient des devises aux vives pasquinades. Enfin, un jeune étourdi, donuatit un tour plus plaisant à la moquerie , s'avisa de se faire faire autant de petites lanternes qu'il avait de boutonnières ù son habjt;

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