CHAPITRE XIV
la mode élait alors de porter dr grands revers , et l'on juge de quel singulier efl'et deviiit elre un homme ainsi illuminé.
Mais le duc de Richelieu, se voyant doublement compromis par celte espièglerie, voulut tout à la fois faire respecter son caractère et exercer une vengeance personnelle ; il en guettait l'occasion depuis le commencement de cette petite fronde; l'illumination et son fantasque porteur furent enlevés.
Monsi; ur , dit le mare'chal quand le jeune homme parut devant lui , le tour est bien trouvé! vous m'offrez une occasion unique, celle do faire comparaître à mon tribunal une lumineuse conslellalion.... Combien avez-vous de boutonnières à votre habit? — Neuf, monseigneur. — Par conséquent neuf boulons? — Selon rusa.i^e. — Ainsi, vous avcz-là dix-huit lanternes? — Hélas! tout autant. — Eh bien! monsieur, je vous prierai de vouloir bien passer un mois en pnson... un mois pour chaque lanterne.
Le jeune homme ne réplique pas; il s'en va, l'air contrit, maudissant intérieurement son tailleur de lui avoir fait tant de boutonnières ; mais , arrivé à la porte, il revient tout à coup sur ses pas , et s'aprochant du maréchal :
— Monseigneur, lui dit-il d'un air à désarmer toutes les colères, je vous ferai observer qu'une de mes lanternes est d'ordonnance.
Le maréchal trouva l'à-propos charmant, fit grâce, et bientôt Bordeaux eut des réverbères.
Ce mot appartient à un homme bien né; mais un ouvrier l'aurait trouvé. J'ai dit qu'aucun Bordelais ne naît peuple; tous ont la riposte preste : c'est une escrime à laquelle on est exercé dans la ville et dans les faubourgs, et toujours le coup de langue est court , serré , inattendu. En voici un d'un homme en maison^ comme ils disent.
Il est d'usage , à Bordeaux , d'aller à la Rouselle pendant le Carnaval, et d'y faire sa provision de sardines, d'anchois et de harengs pour le carême. Un honorable curé d'une
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pauvre paroisse , ayant pour tout domestique le lils de son sacristain, avait garni son garde-manger pour ce temps de jeûne. Quand l'e'poque sainte fut venue, après avoir fait usage quelques jours de son poisson salé, il en demandait encore. — Il n'y en a plus, dit le serviteur. — Comment , il n'y en a plus! s'e'cria le digne homme. Eh! qu'est-il donc devenu? — Monsieur, vous en avez mangé votre part, et moi la mienne. — Ta part, la mienne! qu'est-ce que cela veut dire, malheureux? Il devait y en avoir jusqu'à Pâques pour tous les deux , et à peine sommes-nous à la mi-carcme. Tu en as donc mangé deux fois autant que moi ? — Je crois que oui. — Tu crois que oui ? Que mériterais-tu pour avoir jiiangé tout mon poisson salé? — A boire ! répondit le domestique.
On en conviendra , Beaumarchais n'a pas mieux fait parler Figaro, quand le docteur en colère lui demande ce qu'il dirait à l'Eveillé qui lui bâille au nez , et à la Jeunesse qui lui éternue au visage.
Le lendemain de notre beau triomphe dans les murs et hors des murs, on m'annonça la visite de M. Richaud. Je me souvenais parfaitement de mon faiseur de beaux saints de la place de la Comédie, et sans donner à mon valet de chambre le temps de dire l'ofliciel « Faites entrer », je m'empressai de courir moi-même , ouvrant à deux battans la porte du salon.
M. Richaud n'était pas seul , et celte circonstance retint un peu les amitiés que je me sentais disposé à lui faire.
Je n'aimais pas à le voir venir ainsi accompagné. Je me trouvai tout chagrin de l'espèce de rôle que jouait (t que venait me faire jouer un homme dont l'urbanité m'avait semblé parfaite. Il nous arrive assez souvent, lors de nos tournées , d'être mis à l'épreuve par ces indiscrétions départementales. A peine nous connaît-on, à p'ine a-l-on échangé un coup de chapeau avec nous, que, dans un monde dont nous sommes ignorés comme homme , on se dit de nos amis, de nos connaissances intimes , et l'on sg