CHAPITRE XV
nos camarades donc peuvent donner une ou deux représentations sur chaque scène. Ils en prolitent; ils supportent noblement cette aumône des arts : le public leur tient compie de leur noble attitude; et qui sait? c'est peut-être occasion de conquête et de régénération ! Les bonnes vérités , les comiques plaisanteries, les nobles sentmiens de nos grands auteurs font feu de tous côtés snr les niasses serrées de la Cité, des boulevarts et de la rue Quincampoix. Je ne sais pas si tout ce peuple prend plaisir à nous entendre, mais tout ce peuple a la galanterie d'ajiplaudir; s'il ne comprend nos auteurs , il comprend l'humanité: c'est se placer dans la route classique.
Cependant on ne pouvait pas être toujours aux crochets de la reconnaissance , et les artistes épars désiraient une réunion générale. Il était même question de nos projets dans les journaux, dans le monde, au ministère. L'excellent M. Mahérault, commissaire du gouvernement, usait de tout son pouvoir pour arriver à cette reconstruction diflicile ; mais il y avait encore bien des intérêts à mettre d'accord, bien des passions à adoucir , bien des amonrs-proprés à ménnger, et surtout bien des souvenirs à éteindre. Certains rapprocliemcns devenaient difficiles : quant à moi , qui ne passe pas l'éponge snr les principes, mais qui la passe volontiers sur les erreurs , j'étais loin de m'opposer à cette paix demandée et sincèrement désirée dos deux parts. Le croirait-on! les négociations furent mises en retard par MM. les antrurs : ils craignaient un théâtre uniqne, ils disaient, pour la cinquième fois, qu'un seul théâtre était la mort de Tari : ils r* doutaient un invariable répertoire. Et moi aussi j'ai pensé comme eux; j'ai dit combien deux théâtres fr.inçais sont profitables. J'aime la concurrence , si je hais la sotte rivalité : l'émulation pour tous, la suprématie au plus capable! Mais était-ce le moment de faire une pareille demande? Messieurs, messieurs, attendcz-donc qu'il y ait nn Ihéûtre avant d'en demander deux ! et puis n« sommes-nous pas des martyrs ? n'avons-nous pas conquis
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notre droit par la souffrance? voulez-vous donc nous flageller avec nos palmes?
Ilss'y mirent tous cependant, même ledouxColin,même le tendre Legouvé : il s'y mit aussi ce grand cre'ateur d'une comédie qui ne sera pas imitée, parce qu'il faut tout un peuple en émoi pour la faire et pour l'entendre, Beaumarchais donna l'autorité de sa signature à la pétition des auteurs ; il se déclara contre nous, et pourtant il mourait : ce dernier acte d'hostilité' fut une sorte de testament littéraire écrit sur la brèche.
Mais au ministère de l'intérieur était un honnête homme, excellent administrateur, et de plus homme de lettres et auteur dramatique ; il obtint une fois par nous un beau triomphe, et ce triomphe jeta la Comédie dans les fers; il crut nous devoir une grande compensation : François de Neufchâteau avait été la cause innocente de notre chute. Le ministre voulut réparer le mal qu'avait fait l'auteur.
J'ai raconté notre succès ûe Paniéla , (^t nos luttes à propos de cette pièce; mais je regrettais de ne m'étre pas assez arrêté sur son auteur; sa vie aventureuse et toujours honorable est bonne à connaître.
François de Neufchâteau fut poète à l'âge où l'on apprend à lire ; sa réputntion commença à treize ans. Dès lors ses écrits étaient faciles; il y apporta plus tiird des connaissances très étudiées; touchant à tons les genres, il se fit houneur dans tous. Je crois que la politique a dévoré chez lui une belle existence dram.'ituiue.
A l'époque où je l'ai connu particulièrement, il se montrait observateur amusant des jolies choses de ce monde ; l'abbé de Voisenon semblait lui avoir légué sa lorgnette. En toutes choses il n'aj)crcevail que le point ingénieux : il négligeait les grands rapports, soit pour se faire la vie facile , soit organisation particulière : il aim.iit les grands auteurs , il les avait en vénération, et pourtant, bien (ju'il voulût une. p'ace parmi eux , je crois qu'il aurait reculé devant la première. Je l'ai entendu dire que l'exercice du