‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 34 sur 232 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

heures avant de délil)e'rer, au5;si comme ma colère était toute fraîche, elle fut la plus forte. J'ai toujours eu pour priucipe de ne jamais donner au public connaissance de nos affaires. Je sais dans quelles mallieureuses dispositions il est pour juger les comédiens : tout ce qui part d'eux est spectacle. C'est au théâtre qu'il nous faut des auditeurs et non dans nos n>aisons; jouer devant le public et se démêler entre soi , jeter le rideau d'avant-scène sur nos querelles particulières comme sur les péripéties de nos auteurs, voilà ma règle de conduite.

J'attachai donc le grelot, et sur cette lettre, bien que je regrettasse un comédien d'un riche avenir, je pro|)osai l'expulsion de Talma, et à la presque unanimité un arrêté conforme à ma proposition fut pris à l'instant.

Je vais ici relever une erreur qui s'est glissée dans Vhistoh^e du Thcâtfc-Français pendant la révolution ; les deux écrivains à qui nous devons cet ouvrage, d'ailleurs si estimable , ont eu de mauvais renseigneniens sur un fait qui me concerne et qui est aussi relatif à Dngazon.

On y raconte que lors de cette séance décisive, je pris la parole pour j>rovoquer la mesure qui devait frapper notre camarade en commençant ainsi mon acte d'accusation :

Messieurs ^ je vous dénonce une conspiration contre la Comédie- Française.

Sur quoi, ajoutent les mêmes écrivains, Dugazon entendant ce terrible exorde , se prit à imiter la voix rauque des colporteurs de journaux , et s'écria :

Voilà la GRANDE CONSPIRATION découverte ; c'est du curieux l c'est du nouveau !

Certes, un début oratoire comme celui qu'on m'attribue, aurait mérité rà-|)ropos bnilesque de Dugazon ; mais je ne montai |ias mon slyle si haut, je ne dénonçai point de CONSPIRATION, je u'ai jamais été pompeux en paroles, on le sait , et si quebju'un parmi nous avait choisi ce style d'assemblée nationale , ce n'aurait pas été moi bien certai-

nement. J'étais fort en colère ; la discussion devait être sérieuse, très -serieiiso ; Diigazon ne fit point de lazzi ; ce fut avec zèle , ce lut avec force qu'il défendit la cause de Talma , et nous , parce que ce nouveau sociétaire nous parut un mauvais associé, nous l'attaquâmes franchement, en prose bourgeoise. Nous devions croire que son existence à la Comédie-Française nous compromettait, et lui-même serait venu nous dire : « Vous avez raison , je le reconnais et moi j'ai grand tort, » que la même délibération eût été prise ; le motif en est bien simple : quelques partisans de Talma avec leur zèle mal entendu , et une partie du public visaient à faire de l'artiste la cocarde d'un parti qu'ils auraient arborée malgré lui-même; cette délibération nous parut juste pour ce (|ui s'étnit passé, indispensable pour ce qui pourrait se passer encore; notre séance fut animée, mais grave. Dugnzon, d'ailleurs, n'aurait point voulu plaisanter datis un pareil instant, et s'il l'eût essayé , je lui aurais proposé , ce jour même, ce que je lui proposai plus tard , pour un fait qui est la suite de celui ci : or si Dugazon et moi ne mîmes p.is l'épée à la main , on peut le croire, et Talma , aujourd'hui mon camarade et mou ami , est là pour le dire , Dugazon ne cria point : Voilà la grande CONSPIRATION découverte , c'est du curieux! c'est du nouveau !

De la première lettre de Talma , de la réponse de Mirabeau, de la lettre de Chénier, de la deuxième lettre de Talma , de notre délibération à propos de la lettre, se composa notre troisième intermède, intitulé : I'Intermède

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