CHAPITRE m
des nues? Quel rapport pouvait avoir V Essai sur la théorie des satellites de Jupiter et l'entente dos affaires thcjîtrales? C'était se moquer! La Come'die avait ses règlemens; le droit d'expulser ses membres, en cas urgent, lui était acquis comme l'avait été le droit de l'admettre : le roi seul, ou les gentilshommes de la chambre pour le mi , pouvaient nous demander compte de nos délibéralions , les sanctionner ou les modifier : c'était la route de Versailles que nous devions prendre , et non celle de l'arcade Saint- Jean. D'ailleurs nous aussi nous nous mîmes dans l'enthousiasme de l'opposition , et ce n'est pas une des choses qui donne le moins de ressort au cœur de l'homme. L'opposition sechanfle aussi au feu de l'orgueil humain , et j'y ai vu se ranimer des cœurs de glace; l'opposition est un petit compliment que la vanité fait à l'énergie : il y a du ragoût dans l'opposition; nous nous y plûmes. Le conseil de la commune nous attendit.
Mais le public prit plus vivement la chose. Noms pensions que Taliiia avait des partisans; nous découirînies qu'il avait tout un peuple : Paris entier s'occupa de nous. Le ton du jour était à la haine du despotisme : mille voix nous en accusèrent. Passait-on devant la Comédie-Française, on s'accostait en se disant la nouvelle; les têtes se montaient , on s'agitait ; tous nous désignaient avec les funestes adjectifs : Ci aristocrates , d'iricii^iques ; tous criaient à la jalousie; la plupart parlaient de s'adresser à l'assemblée nationale; on alla même jusqu'à faire dans la rue une pnbli(iue distribution de sifflets; des orateurs se campaient sur les bornes de la place de la Comédie pour haranguer contre nous. Quebiues-uns de ces inquiets étaient de bonne foi ; d'autres jouaient un rôle. Les meneurs politiques voulaient du bruit , n'imj)orle comment, n'importe où : le scandale qui se faisait à notre occasion promettait quelques uïois d'existtnce, on ralimentait; puis certaines télés fortes rêvaient déjà d'aljatlrc le théâtre pour élever le Cir-
que : on battait en brèche le théâtre. Une franche réconciliation entre nous et T.ilma eût élé un bon tour à jouer à tous ces gens-là ; nul n'y songea.
Le 16 septembre , notre salle se trouva garnie comme un jour de gratis. Nous ne pouvions nous dissimuler qu'on s'y était donné rendez-vous; quelque chose nous avertissait qu'il y aurait un rude assaut à soutenir; aussi chacun de nous était-il à son poste. Pour moi, semainier, je pris le mien oii je devais : à la bouche du canon.
Avant que la toile se lè'.e, quelque bruit, des appels, quelques sifflets, c'est ordinaire : nous serions-nous trompés, ou n'est-ce qu'une hypocrite manière de prendre le LA? Les trois coups se font entendre : notre orchestre part. Nous écoutons à travers la note : jîrofoud silence; seulement un long et sourd mm-mure qui ne nous ]),résage rien de bon ; c'est le vent qui souffle dans les feuilles avant de briser l'arbre. Nous étions tous en noir, prelsà mourir sur nos chaises curules. Nos adversaires, quelques-uns des principaux du moins, se trouvaient aussi là. Dugazon, pâle, et les cheveux un peu en désordre, jiour y avoir porté fréquemment ia main , se place près du manteau d'arlequin à droite ; je suis posté à gauche. Aucun de nous ne Gc regarde d'un mauvais œil ; dans l'anxiété (^l'un jugement suprême , toute colère est suspendue. Si nous parlons, nous parlons bas ; c'est une voix comme celle qu'on prend dans un temple, une voix au diapazon du nuirmurc : cela sert à faire mieux comprendre le terrible silence. Enlin l'archet pèse sur le dernier accord ; heure suprême ! mon cœur bat : le sign;il est donné. Le rideau se lève... non , r«iiguil!e à secondes n'est pas plus prompte : mille voix, ou plutôt une seule , une formidable voix ébranle la salle : Talma ! TAlma !
Ce fut un tonnerre ; je vins le ])raver. Je parais , on fait silence. Je salue, on écoute ; je dis :
— Messieurs, ma société, persur.dée que M. Talma a trahi scsintcrêls et compromis la tranquillité publique, a