CHAPITRE IV
pour offrir à rautoiir un mezzo termine : la Manche Ninon aurait ainsi remplacé l'éthiopienne Mirza au noir luisant d'ébène.
Notre ban et notre arrière-ban furent cotivoques pour celle cérémonie imposante; cependimt Contât et moi nous nous dispensâmes d'y aller : nous connaissions l'auteur ; nous craignions sa portée dramatique, et, dans tous les cas, comn)e il était impossible qu'avec une telle imagination il n'y eût pas différend littéraire, nous voulûmes éviter d'y figurer.
C'est le comique compte-rendu de cette lecture qu'on fit charitablement circuler dans les salons, quand on voulut prouver ce f:rand abus national de la Comédie -Française; c'est celte pièce du j)rocès , que je me f;iis une oblig.ition de rapporler dans son intégrité. Le morceau est du moins un prodige de mémoire ; l'auteur le donna lors de l'impression de ses œuvres dédiées à l'univers , et toujours tiré( s à cinqnanle exeuiplaires.
M'"^ (Je G*** se plaint du principe qui nous fait juges ; elle se plaint de notre mauvais goût , prouvé par le peu d'effet de sa lecture ; elle se plaint de ce qu'on sNst p;irlé à l'oreille; elle se plaint de ce qu'on a bâillé; elle s'indi^unc de ce qu'au pathétique du cinquième acte le cœiu- de la Comédie-Française ne lui a pas ramené son esprit; elle se courrouce contre une porte mal close, elle en veut à son maudit ferrailiement. Chacun à son tour se levait pour la fermer; cette porte était, dit-elle avec un calembourg charmant, notre faux-fuyanl.
Enfin elle arrive jui principal , aux bulletins. C'est ce singulier document dont on lit des copies; j'en donne une:
« Me voici aux bulletins : des bulletins de la Comédie- Française ! cher pui)lic, vous ignorez ce que c'est; vous n'en avez jamais lu ; on ne vous en a jamais fait im|)rimer. Mais ceci mérite pins que l'impression ; je prétends le faire graver en bas et autour de mon portrait, })our prouver tjue si la destinée a voulu que je fusse ignorante, clic vou-
lut aussi me démonlrer qu'il y avait une espèce d'êtres ignorans qui ne possédaient pas le sens commun. Que mon lecteur fasse attention que l'on écrit les bulletins , et que j'ai le temps de réfléchir avec lui.
• Cette conversation me paraîtra bien plus aimable que les jolies choses que les comédiens purent me dire pour m'induire en erreur un instant, afin de jouir de ma surprise et de ma confusion. Je fus plus heureuse que je ne devais l'attendre : je n'éprouvai ni l'une ni l'autre, t\.je sortis de cette caverne aussi grande qu'ils étaient petits.
» Il faut que le public sache encore que, lorsque les comédiens reçoivent une pièce définitivement ou à correction , ils entourent l'auteur, et ne lui disent que des choses agréables sur son ouvrage. Les bulletins écrits, tous s'empressèrent de faire l'éloge de ma pièce , sauf quelques corrections; ils se distribuaient déjà les rôles ; ils paraissaient agir avec tant de franchise, que je faillis être dupe un moment, surtout quand l'intègre M. Desessarts me demanda si c'était à lui que je destinais le rôle de Dégipto (1). J'eus la simplicité de lui répondre que , puisqu'il le demandait , je ne voyais personne plus propre que lui à posséder la caricature qui convenait au berger Coridon. On rit beaucoup, et je ne pus m'empêcher de rire aussi de bonne foi. Tous semblaient n'aspirer qu'au moment de voir Desessarts dans le costume de berger, et je gagerais, si les comédiens étaient capables de convenir une fois de la vérité, que ce n'est pas sans regret qu'ils ont manifesté une opinion contre cette pièce, malgré le comique , qu'au moins ils ont saisi. Mais sans doute, M. Desessarts n'a pas porté son talent jusqu'à
(l) Ce Dégipto est le même homme que ce tant burlesque M. Des Iveteau du dix-septième siècle; au deuxième acte de cette fameuse Ninon, il prenait la pannetière et la houlette, baptisait tons ses domestiques de noms de bucoUques, et, sur le modèle des héros de l'Astrée, allait dans une campagne soupirer et languir d'amour; le plaisant de la pensée était de destiner ce rôle de langoureux à Desessarts,