‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 51 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

seifient des Européens dans les deux Indes. Mais comment faire entendre raison à un auteur, à un auteur femme , à un auteur gascon? On chercha des motifs : la pièce fourmillait de personnages, et , comme W^^ de G*** disait elle-même qu'elle ne pouvait pas faire un ouvrage sans employer deux quarterons de comédiens , on lui parla de la difficulté de barbouiller de camboui toute la Comédie- Française; elle réfléchit , et trouva l'objection bonne. On espérait en être quitte, quand elle vint en triomphe apporter une recette de cirage au jus de réglisse, qui donnait à Ja ligure la plus belle couleur cuivrée. On négocia un mois entier pour ce jus de réglisse modifié , et on finit par demander des changemens géographiques , afin de présenter au parterre des visages humains sur lesquels pussent jouer à découvert toutes les nuances d;^ sentimens dont la pièce nouvelle était remplie; enfin , au lieu de nègres, la Comédie proposa des sauvages.

Des sauvages ! Mettre du rouge et du blanc comme dans Alzireî La pauvre dame était aux champs ; elle crut que nous nous opposions à l'émancipation des nègres : c'était son rêve d'humanité. Elle nous prêcha ; elle voulait surtout convertir Desessarts , qui soutenait , mordicus , qu'il ne souffrirait jamais , lui vivant , qu'on mît la Comédie- Française à la cire anglaise ; qu'on humiliât en nous je ne sais combien d'honnêtes héros, pour en faire de petits bourgeois de la grande Cafrérie.

— Mais, s'écriait l'auteur exaspéré , mais M. Desessarts, en quoi les blancs diffèrent-ils de l'espèce nègre? Pourquoi la blonde fade ne veut-elle pas avoir la prélerence sur la brune? Cette nuance n'est-elle pas aussi frappante que celle du nègre au mulâtre?... Pourquoi le jour ne le dispute-t-il pas à la nuit, le soleil à la lune, les étoiles au firmament? Je n'ai qu'un conseil à donner aux comédiens français, et, c'est , ajoutait l'enthousiaste avec supplication , la seule grâce que je leur demande : c'est d'adopter la couleur et le costume nègre; car la Comédie s'élèvera au lieu de s'avilir

par la couleur. Au nom de la philosophie , au nom de la raison , au nom de l'humanité , ne faites pas prendre le change à l'histoire naturelle ! Jouez ma pièce : toutes les NATIONS avec moi vous en demandent la reprc'sent'tion.

La Comédie-Française fit la sourde oreille à toutes les NATIONS , non pas , quant à moi , que j'approuvasse cette manière d'éluder : je n'ai jamais voulu, pour ma part, donner un vote flexible. Je conçois tout l'embarras qu'où éprouve en refusant quelqu'un qui vous est recommandé de haut, ou qui se recommande de lui-même; mais je n'ai jamais été partisan de ces demi-réceptions , vrais refus tacites ; de ces salutations faites à l'amour-propre de c«'ux qui , à défaut de talent, nous apportent je ne sais quelles considérations d'amitié et de position. Mes camanulrs ont pu éprouver (luelquefois tout le désagrément de C( s contrelettres sous-eulendues, oili l'on accepte un ouvrage en blanc, pour donnera l'auteur la satisfaction de dire dans le monde: « Je suis reçu à la Comédie-Française. » D'abord , il n'est pas d'homme de lettres qui comprenne ce petit contrat-là. Certes, au comité, je n'ai pas toujours été infaillible, mais je me suis promis de n'être jamais complaisant. Je ne blâme personne ; chacun se fait sa règle de conduite et s'y tient ; moi , je dis la mienne : recevoir une pièce, c'est signer une lettre de change ; on doit payer au terme.

Mn^e tie G***, nous jugeajit de mauvais débiteurs , nous serra le houton très-fort et très-bien ; mais elle prit une mauvaise méthode : elle menaça d'imprimer et sa comédie et ses négociations, et nos faits et gestes ^ et elle le fit plus tard en cinquante exemplaires, dédiés à l'univers.

Pour le moment , elle crut nous avoir intimidés, et elle nous demanda une nouvelle lecture. Il s'agiss;>it d'un autre ouvrage en cinq actes (jamais elle ne faisait à moins) : c'était une Ninon.

Dans ce cadre étendu , venaient se placer assez naturellement tous les persouniigee marquans du siècle de Louis XIV. La Comédie aurait voulu trouver la pièce excellente,

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