‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 61 sur 232 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

» Si le célèbre Grense était curieux défaire un tableau de comité' , je lui fournirais un sujet propre à varier son genre et qu'il ne rrndrait pas moins sublime.

• Ils s'attendaient tous que j'allais me portera quelque excès ; mais je ne me fais pas ainsi tort à moi-même ; je me levai et leur dis avec un ton modeste :

«Mesdames et messieurs, je suis fâchée que vous n'ayez pas reçu ma pièce, cela ne doit pas vous étonner; sans doute je me suis trompée, mais ce qui me console, c'est de voir que MM. Palissot , Mercier, Leniière et vingt-quatre autres personnes recommandables se soient trompéscomme moi , et qu'ils aient encore plus de tort de m'avoir exposée

à vous présenter une aussi mauvaise production J'ai

l'honneur de vous saluer.

• Tous baissèrent la tête; il n'y eut que M"^ Joly qui fit une grimace. »

Quoi qu'elle en ait dit, M"™e de G*** était fort en colère. Si Dfsessarts se fâchait sérieusement lorsqu'on s'avisait de lui trop rappeler qu'il était gros, elle éprouvait le même sentiment quand on lui laissait soupçonner qu'on trouvait mince son talent d'auteur.

Rien n'est comparable d'ailleurs à la colère qui vient après la lecture de nos bulletins défavorables. On ne se figure pas dans le monde celte espèce de situation particulière , ce drame d'anxiété et d'espoir joué par la bonne opinion d'un seul devant la méfiance de tous; on ne peut se faire une idée de ces sensations d'un auteur voyant défiler tout un bel avenir dans l'espace d'une heure. Le drame du comité de lecture est un drame inconnu : ces scènes écoulées, ces regards échangés , et ce regard unique qui cherche à vous deviner, à fouiller en vous-même, qui examine ie jeu d'un linéament du visage , qui s'enchante d'un sourire et s'angoisse d'un froncement de sourcil; cette espérance (jui grandit, qui tombe, qui se relève et ne meurt jamais ; cet accusé devant ses juges, ou ce triomphateur de^

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vant ses vaincus; tout cela est un spectacle inouï. Et quand Fauteur nage en pleine eau dans sa confiance, que de choses il voit dans ses cinq actes! que de mouveniens divers cela réveille en lui! que d'espérances! que de Hautes visions! quel rêve que celui ci :

Deux mille personnes assemblées pour écouter un seul homme, et ce « seul » dominant la foule, frappant au cœur, réveillant la raison , excitant la gaîté , émouvant l'ame, entraînant l'esprit ! C'est du charme, c'est de l'enivrement, c'est une pluie de couronnes , une marche triomphale sur des tapis de velours. Quel bruit ! Quels battemens de mains ! Quels cris! quels bravos! Que demande ce peuple? c'est l'auteur. L'auteur! que de magie dans ce seul mot ! Pauvre Armide ! pauvre Circt'! en vos enchanlemens que ne vous êtes-vous avisées de ce mot de puiss.inte clameur! Oh! moment du brouhaha suprême! L'auteur! c'est le bien aimé de ces dames; Tauteur! cVst l'ami de de ces messieurs. L'auteur ! le souverain de toutes ces pensées , le dominateur de toutes ces sensations , le maître des âmes, le spirituel, le supérieur, le sublime; et Pauteur sera répété demain dans les gazettes, répété sur les murs de la grande ville, en lettres d'un pouce, répété bientôl dans l'Europe. O gloire! ô souveraine caresse des intelligences de tous à l'intelligence d'un seul î odalisque soumise d'un sultan radieux ! quand vous avez été rêvée si belle, lequel d'entre les hommes comprendra bien la colère du poursuivant qui, croyant vous saisir, vous voit échapper sans retour?

Rouge de cette grande colère, notre faiseuse de cinq actes attendit Desessai ts à la sortie du comité. Elle le rattrapa précisément sous le péristyle où elle aimait à faire la conversation avec Daubenlon.

— Mon ouvrage vous a donc semblé bien médiocre, M. Desessarts?dit la dame en l'abordant. — Médiocre? mais non , répondit celui-ci , qui entendait encore murmurer l'essaim de trente-six mille syllabes monoloncs ; dans ce

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