CHAPITRE lY
qiril est , votre ouvrage n'a rien de médiocre. — C'est-àdire qu'il n'est pas médiocrement mauvais? — Votre Ninon est une bégueule; votre Molière un complaisant; vos domestiques parlent Irop bien ; vos maîtres parlent trop mal : personne ne dit ce qu'il doit dire, et tous disent trop. Votre Dégipto est un vieil imbécille... — Un gros imbécile! s'écria la muse en colère. — Puis, faisant de Tœil le tour de la vaste corpulence de Desessarts , plaçant sa main comme lorsqu'on veut mettre le rayon visuel à l'abri de la lumière, pour mieux examiner des lignes d'architecture, et après cette satyrique disposition de l'attitude, vulgarisant la plaisanterie : — Je l'ai fait pour vous, ajouta-t-elle.
— Madame ! madame! reprit Desessarts hors des gonds. — Que voulez-vous? riposta , cette fois avec finesse, la dame offensée, je fais aussi mon bulletin, moi! — Très bien! très-bien ! je vois que je me trompais sur votre conjpte ; je croyais que vos pièces seulement étaient ridicules ; mais...
— Monsieur, dit en prenant la pose la plus digne la femme auteur, en fait de ridicules , plus on a de génie , plus on est taxé. Vous ne savez peut-être pas cela , vous qui n'avez jamais payé aux barrières cette espèce d'impôt.
Et elle s'en alla.
On voit combien , chez cette singulière personne, la femme maligne l'emportait sur l'auteur à prétention : spirituelle et amusante , quand la femme ne se souvenait pas de l'écrivain , ses idées de métempsycose même ne lui nuisaient pas. Je n'ai dit que le côté plaisant de sa croyance; elle était assez brillante quand elle en expliquait le côié sérieux : il me semblait voir en elle le frère cadet de Mercier, ayant pris cornette et jupons , avec cette différence que pour écrire M^^ de G*** semblait mettre toujours un fourreau à sa plume, et que Mercier ôtait souvent ce fourreau qui fait écrire mat; mais , comme Mercier, elle avait de l'originalité et des idées de l'autre monde , qu'elle pouvait faire adopter aux gens de celui-ci. Conmie Mercier elle était génÛTU'^e , bonne, compalissanle, humaine, et une
loi MÉMOIRES DE FLEURY.
fois elle fut sublime. J'ai donné le revers de la me'daille avant la me'daille elle-même.
Lors du jugement de Louis XVI, et quand elle s'offrit pour être un de ses avocats , la Convention , ai-je dit , passa à l'ordre du jour ; mais quelques-uns de ses membres tinrent note de cet acte de dévouement et d'abnégation de mauvais exemple : ils la marquèrent sur leur livre rouge.
Elle continuait ses travaux littéraires, et pendant notre succès de XAmi des lois^ elle fit jouer sur l'un de nos principaux théâtres une pièce de circonstance qui devint bientôt son acte d'accusation. On y vit une preuve de complicité avec un fameux général alors transfuge (1). Interrogée, menacée, on lui prescrivait des aveux, et conune on la savait excellente mère, on voulait lui arracher de prétendus aveux qui chargeassent ce général : c'était au nom de son fils , qu'elle laisserait orphelin , qu'on lui demandait une accusation.
— Je suis femme; je crains la mort; je redoute votre supplice ', mais je n'ai point d'aveux à faire, et c'est dans mon amour pour mon fils que je puiserai mon courage. Mourir pour accomplir un devoir, c'est prolonger sa maternité au-delà du tombeau.
Telle fut sa réponse.
Si , à ce moment, elle avait tenu la plume, elle n'aurait pas trouvé cette réponse, ou plutôt, si elle l'avait trouvée , elle l'aurait jugée trop simple pour être écrite. Elle pouvait être méchant auteur, femme à saillies et mère sublime. Ce n'est pas la [u-emiore fois que j'ai trouvé de ces gens à contre-partie. W^^ de G*"* avait un travers et de nobles senliniens. Qui donc a dit ceci? Il y a un grand
PONT DU COEUR A l'eSPRUF.
Bii'U avant que ces derniers évéïicmens arrivassent, et quand M'"^ de G*** nous demandait justice pour V Esclavage des nègres ^ et se plaignait de l'accueil fait par nos
(I) Dufuoui'ier était le héios tlt' sa pitcc.